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Entretien sur Radio Classique : "Le républicain c’est d’abord le citoyen, avec ses droits mais aussi ses devoirs"

Rédigé par Chevenement.fr le 25/09/2020 à 09:51 | Lu 1116 fois

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Jean-Pierre Chevènement était l’invité de la matinale de Radio Classique. Il répondait aux questions de Guillaume Durand, le jeudi 24 septembre 2020.

Verbatim

  • Guillaume Durand : Je voudrais commencer par la fin et nous allons repartir sur tout ce qui a construit votre vie, parce que cette fin se termine sur deux choses qui me paraissent fondamentales. C’est 1- que la politique ne peut pas se résumer à l’économie, c’est la grande thèse que vous défendez, et deuxièmement, plus à l’adresse d’Emmanuel Macron, c’est une manière de lui dire que s’il ne renoue pas avec l’électorat de gauche qui l’a quand même aidé à gagner la dernière présidentielle, on risque la guerre civile en France. Alors sur ces deux questions il est important que vous répondiez avant que nous racontions les anecdotes qui jalonnent ce livre.

    Jean-Pierre Chevènement : Les idées, c’est très important. C’est ce qu’il y a de plus important. Pour avoir connu Reagan et Thatcher avant la prise du pouvoir, ou au moment où ils venaient de prendre le pouvoir, je peux dire que les idées néo-libérales l’ont emporté dans les quarante dernières années parce qu’elles étaient portées par des gens qui, d’une certaine manière, y croyaient. Je revois Thatcher brandissant le livre de Hayek : « Mon programme, c’est celui-là ». Vous savez c’est un livre qui s’appelle La route de la servitude.

  • Guillaume Durand : C’est la grande période l’Ecole de Chicago, qui d’ailleurs même a influencé une grande partie des gens de gauche…

    Jean-Pierre Chevènement : Voilà, c’est le néo-libéralisme auquel l’Europe s’est ralliée, alignée avec l’Acte Unique préparé par Jacques Delors en 1986, mais préparé surtout par un ami de Madame Thatcher, Lord Cockfield. Comment s’est fait ce grand retournement et à quoi nous conduit-il aujourd’hui ? Un constat d’échec massif…

  • Guillaume Durand : Ça c’est du Chevènement pur sucre, Delors vous avez travaillé avec lui… D’ailleurs vous donnez dans votre livre une définition de François Mitterrand que j’adore et attribuée à Jacques Delors : « Qu’est-ce-que c’est que François Mitterrand ? C’est une vieille commode avec de multiples tiroirs secrets ».

    Jean-Pierre Chevènement : « Avec plus de cent tiroirs secrets ».

    Guillaume Durand : C’est extraordinaire comme définition.

    Jean-Pierre Chevènement : Oui c’est une définition amusante ! Je montre surtout le grand stratège, le grand tacticien qu’a été François Mitterrand dans la conquête et la conservation du pouvoir. On peut dire qu’il aura mis le Parti socialiste en orbite gouvernementale pour près de quarante ans. Peu d’hommes peuvent dire cela dans l’Histoire.

  • Guillaume Durand : C’est pour ça que j’en reviens à la deuxième question que vous posez très sérieusement à la fin du livre. Vous dites que l’état de la gauche aujourd’hui est déplorable, elle ne va pas se reconstituer lors de la prochaine présidentielle, donc il faut absolument qu’Emmanuel Macron se reconnecte avec une partie de l’électorat de gauche, autrement ce sera Marine Le Pen et, dites-vous, une forme de guerre civile. Donc c’est une sorte d’appel que vous lui lancez ce matin.

    Jean-Pierre Chevènement : Je suis inquiet pour mon pays. Je pense qu’Emmanuel Macron a une tâche redoutable : le défi sanitaire, les plans sociaux, le risque de déclassement de la France, et surtout l’état d’esprit de l’opinion, car Emmanuel Macron a donné un grand coup de balai, il a fait turbuler le système, mais il a contre lui et la droite et la gauche, ça fait quand même beaucoup de monde ! Donc il y a peu de gens qui lui font crédit. Moi je n’ai pas voté pour lui au premier tour mais j’ai voté pour lui au deuxième tour. En même temps, j’ai conscience de l’immense difficulté de sa tâche. Et si je lui conseille de parler au peuple…

    Guillaume Durand : C’est ce que vous faites ce matin.

    Jean-Pierre Chevènement : Il ne s’adresse pas qu’aux élites, mais il faut qu’il s’adresse aussi à tous ceux qui font tourner la société. Si je le fais, c’est que je pense qu’il y assez de bon sens dans le peuple français pour ne pas en rajouter sur le plan des difficultés qui sont les nôtres, dans la critique systématique, presque viscérale, que je ne peux pas partager.

    Guillaume Durand : Vous n’êtes pas du côté des Gilets jaunes, vous n’êtes pas du côté de ceux qui ont manifesté contre les retraites ?

    Jean-Pierre Chevènement : Je comprends tout cela, je comprends ces inquiétudes. Mais en même temps, il faut bien assumer le destin du pays et Emmanuel Macron a été élu, je le rappelle, par 66% des électeurs qui se sont exprimés. Cela lui donne une responsabilité, il faut qu’il puisse l’exercer. Ce plan de relance à 100 milliards, ce n’est quand même pas une bricole, mais il faut l’organiser, le structurer, mieux fixer les perspectives et les rendre perceptibles aux Français. Et c’est cela que j’attends aujourd’hui d’Emmanuel Macron.

  • Guillaume Durand : Il n’y a pas de Mélenchon dans votre cœur, il n’y a pas de Anne Hidalgo dans votre cœur ? Il n’y a pas d’écologistes, ça presque on s’en doutait parce qu’étant donné votre goût pour la science vous pouvez ne pas forcément les rejoindre. Mais il n’y a pas de personnalités de gauche que vous considériez comme capables de relever le pays ?

    Jean-Pierre Chevènement : Aujourd’hui, difficile. Mais mon livre est plutôt une réflexion sur la recherche du sens. Ce sont des paris successifs qui me mènent de Mendès France à de Gaulle, de de Gaulle, à travers la guerre d’Algérie, à la création du CERES, du CERES à l’union de la gauche, à François Mitterrand, au pouvoir en 1981, mais avant il y a seize ans de militantisme. Et puis ensuite je décris de grandes fresques, vues de l’intérieur, dans des postes d’observation unique puisque je suis ministre de l’Industrie et que je comprends le tournant libéral de 1983, je suis ministre de l’Education nationale après le naufrage scolaire. Donc je raconte beaucoup d’histoires assez savoureuses, il y a des portraits…

  • Guillaume Durand : Il y a des choses que je voudrais raconter très brièvement, qui m’ont beaucoup plu dans ce livre et qui vont évidemment plaire à ceux qui aiment lire. En 1960, François Mitterrand sort de l’affaire de l’Observatoire, il est sénateur, on a l’impression qu’il est au bord du suicide : il demande à un ami de le promener dans une forêt, du côté de Cosne-sur-Loire, et voilà qu’il disparait seul dans la forêt, il part, un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure, et donc l’homme qui l’accompagne se dit : « Ce n’est pas possible, il doit être en train de se suicider ». Pas du tout, au bout de trois quarts d’heure, une heure, il ressort de la forêt, et sa phrase c’est : « Il faut absolument qu’on construise une union de la gauche, autrement les gaullistes sont là pour trente ans ». C’est quand même un personnage inouï !

    Jean-Pierre Chevènement : Absolument. C’est la révélation de la psychologie, du grand stratège politique qu’était François Mitterrand : il comprend qu’il est au fond du trou, et rentrant de cette promenade nocturne, sur les bords de la Loire, il dit : « Peyrefitte a raison quand il dit que les gaullistes sont là pour trente ans s’ils ne font pas de bêtises ; le seul moyen d’y faire obstacle c’est de s’allier avec les communistes ». Or Mitterrand est à mille lieues des communistes, vraiment à mille lieues. Et il va obtenir finalement le feu vert de Waldeck-Rochet en 1965 qui va le propulser comme candidat unique de la gauche. Puis il va rencontrer le CERES et moi-même, qui lui offriront au soir d’Epinay la conduite du Parti socialiste sur la base d’une stratégie d’union de la gauche, du Programme commun et d’un Programme socialiste dont il me confie la rédaction, « Changer la vie ».

  • Guillaume Durand : « Il n’est pas socialiste, disait Guy Mollet, il parle socialiste », vous écrivez cela dans le livre…

    Jean-Pierre Chevènement : C’est ce que disait Guy Mollet qui avait pour lui un rejet viscéral, mais François Mitterrand a quand même montré un immense talent historique, on ne doit pas l’oublier, même si évidemment j’ai été critique – et comment ! – sur ses choix, notamment sur son choix du néo-libéralisme au prétexte de l’Europe, qui nous a conduit dans une situation vraiment très difficile.

  • Guillaume Durand : Vous racontez aussi vos démêlés et votre collaboration avec Lionel Jospin qui, après l’affaire de la Corse, aboutiront à votre démission et à votre fameuse phrase… Alors question, car vous racontez avec beaucoup d’émotion et beaucoup de conviction également, concernant l’Algérie : est-ce-que vous pensez comme Emmanuel Macron que ce qui s’est passé en Algérie est un « crime contre l’humanité » ?

    Jean-Pierre Chevènement : Ce qui s’est passé en Algérie commence en 1830, ça a sans doute été une erreur pour le Maréchal de Bourmont de poser le pied ou de faire poser le pied à ses soldats sur la plage de Sidi-Ferruch, parce que les Algériens c’est un peuple musulman. Donc je n’emploie pas cette expression, je ne suis pas dans la repentance, je suis dans la conscience, je l’ai toujours dit à mes amis algériens. Il faut avoir conscience de ce qui nous est arrivé, nous en sommes maintenant sortis, l’Algérie est indépendante depuis plus de cinquante ans, et il faut trouver les voies d’une relation apaisée entre la France et l’Algérie parce que c’est l’intérêt de nos deux pays.

  • Guillaume Durand : Est-ce-que l’homme des « sauvageons » comprend l’emploi du mot « ensauvagement » qui a été prononcé par Gérald Darmanin et contesté par le ministre de la Justice ?

    Jean-Pierre Chevènement : Ce n’est pas tout à fait la même chose, mais l’un est la conséquence de l’autre. Le sauvageon c’est un arbre non greffé, qui pousse à l’horizontale, faute de tuteur, défaut d’éducation, enfants abandonnés devant la télé par leurs parents, qui ensuite confondent le virtuel et le réel. Alors bien sûr aujourd’hui cela se traduit par la multiplication d’actes barbares.

    Guillaume Durand : Vous le dites clairement dans le livre, vous condamnez les actes d’incivilité qui se multiplient dans le pays.

    Jean-Pierre Chevènement : Oui et notamment le manque de respect vis-à-vis de tous les détenteurs de l’autorité, policiers, gendarmes, sapeurs-pompiers et même soignants. Ce refus du service public, ce refus de la règle collective. Je pense que le républicain c’est d’abord le citoyen, avec ses droits mais aussi ses devoirs, et peut-être même d’abord ses devoirs comme l’a dit Emmanuel Macron dans son discours du Panthéon le 4 septembre dernier pour le 150ème anniversaire de la 3ème République.

    Guillaume Durand : Voilà nous en terminons, le livre s’appelle Qui veut risquer a vie la sauvera, aux éditions Robert Laffont. (…)


    Source : Matinale - Radio Classique


(1) Commentaires
1. Carl GOMES le 01/10/2020 15:29
Chevènement, j'aimerais bien l'entendre sur les vrais sujets d'actualité... Sur ce qui se passe en Russie, par exemple, puisqu'il y est représentant spécial...Quel pense-t'il de "l'opposant" Navalny? du Bélarus? Puisqu'il dit "risquer sa vie"...
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