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Intervention de Jean-Pierre Chevènement au deuxième Congrès juif russe

Rédigé par Chevenement.fr le 05/11/2018 à 17:24 | Lu 326 fois

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Intervention de Jean-Pierre Chevènement, représentant spécial de la France pour la Russie, lors du deuxième Congrès juif russe, le lundi 29 octobre 2018 à Moscou

Monsieur le Président, Youri Kanner, Excellence,

Mesdames, Messieurs,

En tant que Représentant spécial de la France pour la Russie, c’est pour moi à la fois un honneur et un devoir de répondre à l’invitation du deuxième Congrès juif russe et de souligner l’importance de sa tenue à Moscou en 2018.

L’ignoble attentat de Pittsburgh qui a coûté la vie à onze personnes parce qu’elles étaient juives, aurait sans doute pu se produire ailleurs. Il démontre l’actualité, partout, du combat contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie.

Ce combat se déroule à l’échelle mondiale. C’est une lutte qu’il faut gagner.

1. Une alliance ancienne s’est nouée entre la République française et le monde juif depuis que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen a posé le principe d’une citoyenneté égale pour tous, sans distinction des opinions et de la religion professée.

2. Cette refondation de la nation française qui allait de pair avec la reconnaissance par l’Etat du judaïsme institutionnalisé intervenue en 1808, a résisté aux épreuves.

A. L’antisémitisme de la fin du XIXème siècle a culminé avec l’affaire Dreyfus, dont il faut rappeler qu’elle a suscité la mobilisation pendant plus de dix ans, non seulement des intellectuels et de l’opinion mais aussi, in fine, d’une majorité des électeurs français faisant triompher les idées républicaines avec les gouvernements de Waldeck Rousseau et d’Emile Combes. Cette mobilisation victorieuse s’est traduite par la réhabilitation du Capitaine Dreyfus en 1906.

B. Plus tard, il a fallu la défaite d’une France isolée face au nazisme pour qu’un statut des juifs soit promulgué par un régime porté par la force militaire de l’ennemi et dépourvu de légitimité populaire. Ce régime, le régime de Vichy a collaboré avec l’occupant dans l’entreprise d’extermination qui a voué à la mort 75 000 juifs de France, soit le quart des juifs qui habitaient notre pays avant 1940.

3. La France n’a pas été épargnée par la passion antisémite qui est la négation même des idéaux de la Révolution et de la République françaises. Je dois cependant rappeler que jamais les forces antisémites ne sont parvenues au pouvoir en France par la voie du suffrage universel. La France compte aujourd’hui près de 600 000 citoyens de confession juive. Le gouvernement de la République est constamment mobilisé dans le combat contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie.

4. Cette passion antisémite couve toujours, même si elle emprunte des formes nouvelles. La France a connu, depuis la fin du siècle dernier, une mutation et une recrudescence de l’antisémitisme, principalement liées au conflit israélo-palestinien. Celui-ci trouve une résonance dans la jeunesse issue de l’immigration en provenance de pays musulmans. Cette nouvelle forme d’antisémitisme s’est traduite par l’assassinat ciblé de plusieurs de nos concitoyens juifs, à l’occasion notamment des attentats dirigés contre une école juive à Toulouse en 2014 ou contre un magasin hyper-casher en 2015.

5. Il est trop facile de lier mécaniquement cette nouvelle judéophobie à l’Islam en général. La France accueille sur son sol 4 à 5 millions de personnes de confession ou de culture musulmane, dont les ¾ sont de nationalité française. La France est ainsi en Europe le pays qui compte la principale communauté juive et la principale communauté musulmane.

6. Cette situation interpelle directement notre République, en ce sens que tout acte antisémite ou antimusulman remet en cause ses principes fondateurs : Egalité, Citoyenneté, rejet du racisme.

La sécurité d’Israël fait partie de notre raison d’Etat mais parce que la France est la République, elle milite historiquement pour la reconnaissance de deux états, l’un israélien, l’autre palestinien. La reconnaissance des droits du peuple palestinien ne fera peut-être pas disparaître l’antisémitisme mais elle y contribuera.

7. Cette nouvelle judéophobie qui s’est développée depuis le début de ce siècle n’a pas fait disparaître le vieil antisémitisme, d’origine chrétienne ou païenne. Ancien ou nouveau, l’antisémitisme s’exprime à visage découvert sur les réseaux sociaux beaucoup plus que par des graffitis sur les murs.

Cette grave menace qui pèse par ailleurs sur l’unité nationale de notre pays et qui vise l’essence même de notre République a suscité une forte mobilisation de nos gouvernements.

A. La mobilisation du gouvernement et de la société française ont fait reculer les actes ra-cistes de 2017 sur 2016, phénomène d’autant plus remarquable que le recul s’est effectué à la suite d’attentats djihadistes d’ampleur. Les menaces antisémites ont reculé de 258 à 214, les menaces à l’encontre des musulmans de 118 à 49.

B. Mais les actions violentes, elles ne reculent pas. Les actes antimusulmans sont passés de 67 à 82, les actions antisémites de 77 à 97 même si les atteintes directes aux personnes au reculé de 42 à 30.

C. L’indice de tolérance s’est amélioré sur le long terme passant de 53 en 1990 à 64 en 2017 (la tolérance est d’autant plus grande qu’on se rapproche de l’indice 100)..

D. Ces chiffres ne doivent pas masquer le nombre élevé des menaces ou injures relevés par les services de police, les dépôts de plainte étant très faibles. La vigilance ne doit donc pas se relâcher.

E. A un premier plan gouvernemental (Manuel Valls - 2015-2017) a succédé un second plan de 3 ans (Edouard Philippe - 2018-2020) selon quatre axes prioritaires :

- La lutte contre la haine sur internet qui permet les enquêtes pseudonyme,
- L’éducation, notamment par la formation des personnels enseignants,
- L’accompagnement des victimes avec un dispositif de plainte en ligne,
- L’investissement de nouveaux champs de mobilisation : les communes et les territoires, l’université, le monde du sport.

8. A titre d’exemple de ce qui peut être fait, la Fondation de l’Islam de France, à vocation culturelle et non religieuse que je préside a élaboré de concert avec la Fondation pour la mémoire de la Shoah un projet de campus numérique visant à montrer comment sur quinze siècles, musulmans et juifs ont pu cohabiter, en terre d’Islam, ainsi dans l’Empire abbasside ou dans l’Espagne andalouse et même dans les royaumes chrétiens du Levant ou encore aux temps modernes, au sein de l’Empire ottoman ou enfin dans la France des XXème et XXIème siècles. Le campus « Lumières d’Islam » montre les rapports méconnus entres les trois monothéismes ou encore la contribution des orientalistes juifs d’Europe centrale à la connaissance de l’Islam.

9. Cette meilleure connaissance des relations qui ont pu exister entre juifs, chrétiens et musulmans est au service de l’amitié civique et de la fraternité inscrite dans la devise de la République française.

Nous ne sous-estimons pas l’ampleur du défi. La lutte entre les principes universels qui sont ceux de la République et les régressions identitaires de toute nature est un combat à l’échelle mondiale, pour faire triompher la raison et la tolérance sur le fanatisme et fonder sur des bases solides de séparation du politique et du religieux.

La laïcité inscrite dans la Constitution française n’est pas dirigée contre les religions bien au contraire. Elle garantit un espace de débat commun, neutre où les citoyens définissent l’intérêt général à la lumière de la raison naturelle et sans que quiconque puisse imposer à autrui la Révélation qui lui est propre mais où chacun, bien entendu, peut trouver dans celle-ci les sources de sa motivation.

La liberté de conscience garantit ainsi la liberté du culte.


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