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Intervention de Jean-Pierre Chevènement à la rencontre franco-russe "Innovation et intégration" (Dialogue de Trianon)

Rédigé par Chevenement.fr le 30/11/2018 à 23:55 | Lu 446 fois

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Intervention de Jean-Pierre Chevènement, représentant spécial de la France pour la Russie, lors de la rencontre franco-russe "Innovation et intégration" (Dialogue de Trianon), devant les anciens élèves du MGIMO (Institut d’État des Relations internationales) et de Sciences Po Alumni, mercredi 28 novembre.

Je suis particulièrement heureux de m'exprimer devant les anciens élèves du MGIMO où j'ai donné deux conférences en 2006 et 2013, en présence de son président M. Torkunov et devant les anciens de Sciences Po dont j'ai suivi les enseignements de 1957 à 1960, à une époque où les promotions ne comptaient que trois cents élèves. Mon intervention concernera le rapport à l'Histoire chez les Russes et chez les Français.

Entre l’innovation qui regarde vers l’avenir et les religions auxquelles s'adossent consciemment ou non nos civilisations, il y a l’Histoire telle que nous nous la racontons, le récit que nous nous faisons de ce qui unit le passé, le présent et l’avenir. Un pays ne peut être pensé sans son histoire.

Fernand Braudel a écrit  : « L’identité d’un peuple, c’est son histoire, toute son histoire, en gardant à l'esprit qu'il reste une route vers l'avenir ». Comme l’a déclaré Mezouev, un philosophe russe : « Si le passé ne contient rien de positif, alors il n’y a pas d’avenir. Il ne reste plus qu’à se laisser aller et à sombrer dans le sommeil ».

La Russie comme la France ont besoin de comprendre leur passé pour forger leur avenir.

I. Je voudrais montrer que, sans minimiser les différences, le rapport à l’Histoire des Russes a quelque chose à voir avec le rapport à l’Histoire de Français, et que ce rapport peut être source d'empathie.

C’est ce point que je voudrais éclairer car il conditionne, à mon sens, l’approfondissement de notre dialogue.

Cette réflexion s’intègre naturellement à l’objectif du Dialogue de Trianon tel que l’ont voulu les présidents Vladimir Poutine et Emmanuel Macron.

1. Tout d'abord, la Russie comme la France sont des créations de l’État, deux monarchies centralisées qui rassemblent l'une les terres russes, et l'autre le pré carré français.

2. Deux monarchies anciennes que renverront deux révolutions qui bien sûr se déroulent dans des siècles différents et ne sont pas de même nature.

II. Je me trouvais à Moscou début avril 1989, invité à prononcer un discours à l'Académie militaire Vorochilov devant trois à quatre cents officiers de l'Armée soviétique. Je fis d'abord un parallèle entre l'histoire de nos deux pays.

1. En France, après dix siècles d’histoire (après le partage de l’empire de Charlemagne en 843), la Révolution française, issue du siècles des Lumières, a été fondatrice de valeurs et d'institutions, au premier rang desquelles la République, forme française de la démocratie. La République repose sur des principes de base : liberté et égalité. La valeur la plus fondamentale en 1789 est la liberté, dont l'exercice doit garantir les droits énoncés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et implique, bien évidemment, le respect des lois et l'élection des dirigeants. En dernier ressort, c'est le citoyen, libre de juger par lui-même et parcelle du peuple souverain, qui est le garant de la République. D'où le rôle de l’École républicaine dans la formation du citoyen en vue d’éveiller la faculté de juger librement en dehors de tout dogme.

2. C’est aussi, ajoutai-je, un des objets de la « Glasnost » : rendre accessible à chacun la recherche de la vérité et du bien commun. Qui dit liberté dit aussi pluralisme, et je me réjouissais du fait que les dernières élections organisées en URSS par M. Gorbatchev aient été faites à l'enseigne du pluralisme des partis. Je concluais : la démocratie, parce qu'elle repose sur la confiance en l'homme, peut seule élever l’homme au-dessus de lui-même et vaincre l'apathie sociale.

3. La Révolution d’octobre 1917 elle aussi a eu une portée transformatrice mondiale et a eu un profond écho en Europe là où les idées du socialisme avaient pris leurs sources, dans le sillage de la Révolution française.

4. Je ne me risquai pas à un parallèle – car la Révolution d'octobre ne reposait pas sur la liberté mais sur la science supposée des sociétés, le matérialisme historique, que prétendait détenir le parti communiste bolchevique –, je me bornai donc à souligner que nos deux Révolutions avaient voulu, par des moyens différents, ancrer dans nos deux pays les valeurs des Lumières. Qu’elles y aient réussi est une autre affaire, Qu’elles l’aient tenté est le signe de la grandeur de l’histoire de nos deux peuples.

5. Je formai alors le vœu que la perestroïka aboutisse au développement de cet « espace politique autonome » que la social-démocratie russe revendiquait déjà avec Gueorgui Plekhanov avant 1914 contre la toute-puissance de l'autocratie tsariste.

6. J'insistais pour finir sur ce point essentiel : « la conception que nous nous faisons des droits de l’Homme et du Citoyen est l’élément décisif du rapprochement de nos deux peuples ».

Deux ans plus tard, c’était l’implosion de l’URSS et pour la Russie le début d’un parcours libéral d'un type particulier, que je ne retracerai pas, dans le cadre d'un Constitution adoptée en 1993 et largement inspirée de la nôtre.

III. La France et la Russie ont connu deux révolutions mais en Russie la période d'exception a duré beaucoup plus longtemps qu’en France.

1. Si les guerres de la Révolution et de l'Empire ont duré vingt-cinq ans, la période du Comité de Salut Public assimilé au régime de la Terreur n’a duré que dix-huit mois.

2. En Russie la période soviétique a duré soixante-treize ans.

La France a quand même mis un siècle, le XIXème, à intégrer le passage de l’Ancien Régime à la Révolution dans une vision cohérente de son histoire, des origines à nos jours. Ce n'était pas simple, car il fallait expliquer comment, selon Jules Michelet, « la Révolution avait fait descendre le Ciel sur la Terre », en substituant au « droit divin » les droits de l'Homme et du Citoyen.

a) Cette tâche a mobilisé non seulement les historiens : Numa Denis Fustel de Coulanges, Hippolyte Taine, Alexis de Tocqueville et surtout Jules Michelet qui a créé, comme me le rappelait un jour Michel Debré, « une véritable religion de la France ».

b) Mais aussi les hommes politiques : François Guizot, Adolphe Thiers et surtout Jean Jaurès (Histoire socialiste de la Révolution française est un ouvrage majeur).

Tout le XIXème siècle a été consacré à reconstituer un récit national cohérent. Le problème du rapport de l’État à la religion a été central.

- En 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen déclare la « liberté des opinions, même religieuses ».
- En 1790, la Constitution civile du clergé n'est pas acceptée par l’Église. En résultent les guerres de Vendée.
- En 1794, épisode rousseauiste, c'est Robespierre qui instaure le culte de l’Être Suprême.
- En 1801, en grand réaliste, Napoléon passe un « Concordat » avec le Pape Pie VII qui fait du catholicisme « la religion de la majorité des Français » et lui donne le droit de nommer les évêques. Mais l’État se borne à garantir la liberté des cultes.
- En 1880-1886 interviennent les lois sur l’École laïque.
- En 1905 seulement intervient la séparation des Églises et de l’État, qui ne doit pas être confondue avec l'agnosticisme ou l'athéisme. Au contraire la laïcité libère l'élan religieux du carcan de l’État. Elle se borne à proclamer un espace commun à tous les citoyens, où, à l'abri de tout dogme, ceux-ci sont conviés à définir ensemble l'intérêt général. Rien n'interdit à quiconque de chercher dans sa foi la motivation de ses actes mais il ne peut imposer sa foi à d'autres. Le religieux ou le politique sont strictement séparés.

Pour la Russie, la tâche est infiniment plus difficile encore que pour la France puisqu’elle doit intégrer dans son histoire la période tsariste qui se termine avec les trois révolutions de 1905, 1917 et 1919, puis la période soviétique, soixante-treize ans, et enfin la période libérale de démocratie plus ou moins guidée depuis 1991, soit presque trente ans.

La Constitution russe date de 1993 et elle n'a pas changé alors que de 1791 à 1815, la France a changé une douzaine de fois de Constitution.

Soljenitsyne a fait un effort gigantesque pour comprendre comment le système soviétique a pu s’installer, avec son œuvre magistrale, et notamment La Roue rouge qui commence par « août 1914 ».

Le déclin selon Soljenitsyne a commencé avec l’âge des Lumières dans lequel il voit d’abord le détachement du christianisme et non l'avènement du libre jugement. « Sapere aude » (« Ose savoir ») selon la maxime d'Emmanuel Kant. L’instruction ne rend pas plus intelligent. Humainement, il a raison mais il ne faut pas selon moi dévaloriser le rôle des Lumières et de la Science qui reste fondamental pour assurer le progrès des sociétés humaines. Soljenitsyne met en cause, à juste titre, le « vide spirituel » et souligne que la souffrance peut élever l'homme. Il faut quand même éviter de sombrer dans le « dolorisme ». Le rôle des Lumières est un beau et grand débat que je ne puis développer dans le quart d'heure qui m'est imparti.

IV. La tâche de la Russie pour critiquer la période soviétique dans son histoire est évidemment une tâche difficile et semée d’embûches.

1. Une première erreur serait d'idéaliser la période tsariste en oubliant des contradictions mortelles qui ont conduit à la décomposition du système, ou de rêver à une Russie libérale continuant l’œuvre de Serge de Witte et Piotr Stolypine en dehors du monde réel ou encore de céder au rêve romantique de ce qui se serait passé si les Blancs avaient triomphé. L'aile réactionnaire du tsarisme n'avait rien à proposer.

2. Une deuxième erreur serait de faire de la période soviétique un eldorado à la hauteur des immenses difficultés rencontrées par les Russes dans la période 1990. Cette erreur a été commise. Elle ne l’est plus.

Vladimir Poutine a déclaré récemment : « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, celui qui veut la reconstituer n’a pas de tête ».

3. Une troisième erreur serait de diaboliser l’ensemble du siècle écoulé comme si la Russie ne s’était pas aussi profondément transformée pendant ces soixante-dix ans.

L'historien américain Moshe Lewin a publié en 2003 un livre intitulé Le siècle soviétique où, sans minimiser le rôle de cette gigantesque organisation du travail servile qu'a été le goulag, il rappelle qu'en soixante-dix ans l'URSS s'est industrialisée, qu'elle s'est urbanisée, qu'elle s'est dotée d'infrastructures qui lui manquaient et qu'elle a réalisé un énorme effort dans les domaines de l'éducation, de la culture, de la santé, de la protection sociale, cela évidemment au prix d'immenses souffrances. Moshe Lewin insiste sur le fait qu'on ne peut pas faire comme si cette période n'avait pas existé et pouvait être « oubliée ».

Il me semble, pour conclure, que notre rapport à l'Histoire est un sujet que le Dialogue de Trianon gagnerait à approfondir. Il faut essayer de comprendre ce que nous observons. J'ai eu l'occasion d'évoquer avec M. Yakounine le rapport des valeurs individuelles et des valeurs collectives, réflexion que j'ai prolongée à l'occasion d'un récent Forum de Trianon qui s'est tenu à l'Unesco.

Essayons de resituer ce que nous observons dans le contexte historique :
a) S'agissant de la place de la religion, un certain retour au religieux se conçoit après des décennies de persécutions religieuses et d’athéisme mais je rappelle que l’État russe est neutre religieusement, si je me souviens bien des termes de la Constitution de 1993.

b) De même le souvenir de la Grande Guerre patriotique est un élément d’identification légitime pour une Russie qui s’interroge sur sa place dans la communauté des Nations. Nous Français n'oublions pas le rôle décisif de la Russie dans les deux guerres mondiales et particulièrement dans la Seconde où elle a porté le coup décisif au Reich nazi.

Ces problèmes de réappropriation du passé doivent être traités avec compréhension, respect, intelligence. Seul le travail des historiens qui ont accès aux archives de la période soviétique – c'est déjà largement le cas – permettra de fixer à celle-ci sa place définitive dans l’histoire de la Russie mais il est normal qu’un travail collectif de mémoire soit d’ores et déjà à l’œuvre en dehors des grilles de lecture imposés par les idéologies, avec un vrai souci d'objectivité et de scientificité. C'est à ce prix que la Russie pourra retrouver son équilibre profond et faire de tant de souffrances mais aussi de rêves fracassés un tremplin vers un meilleur avenir.


(1) Commentaires
1. Carl GOMES le 06/12/2018 22:42
Soutenons la manifestation des gilets jaunes de samedi pour provoquer la démission de l'arrogant Macron.
Il avait cru qu'il pouvait augmenter les taxes carburant indéfiniment, mettre un nouveau contrôle technique hors de prix, augmenter l'électricité de 10% en janvier , etc...
Entouré de sa petite cour constituée des énarques, des grands chefs d'entreprises et de la finance, il est complètement coupé des réalités des Français!
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