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"Partager le siège de la France à l'ONU, ce serait réduire l’Europe à l’impuissance"

Rédigé par Chevenement.fr le 30/11/2018 à 09:57 | Lu 1984 fois

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Entretien de Jean-Pierre Chevènement pour l'hebdomadaire Marianne, propos recueillis par Hadrien Mathoux, 29 novembre 2018.

L'Allemagne ne cesse, ces derniers mois, de remettre sur la table l'idée que la France partage avec ses partenaires européens son siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. Pour "Marianne", l'ancien ministre Jean-Pierre Chevènement analyse les implications d'une telle idée et ses conséquences potentielles.

Que pensez-vous de l’idée consistant à partager avec l’Union européenne le siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU ?
Cette idée est contraire à la charte des Nations unies de 1945, qui confère à la France le rôle de membre permanent du Conseil de sécurité, avec droit de veto. Elle est de surcroît impraticable. Comment vingt-sept pays pourraient-ils s’entendre pour l’exercice du droit de veto ? Ce serait réduire l’Europe à l’impuissance. Au contraire, la France saura, d’une voix claire, faire valoir les intérêts européens. L’Allemagne doit nous faire confiance.

Comment interpréter cette nouvelle prise de position des Allemands ? Quelle est leur stratégie ?
Le « forcing » allemand qui s’exprime par la bouche du vice-chancelier s’inscrit dans une longue suite d’initiatives unilatérales prises sans concertation préalable avec la France, comme la sortie du nucléaire en 2011, la règle d’or en matière budgétaire en 2009-2012, la menace de jeter la Grèce en dehors de la zone euro, l’ouverture de l’Union européenne à l’afflux des réfugiés en 2015, etc… L’Allemagne avait déjà imposé, en 2008, la reprise dans le texte du traité de Lisbonne de la « substance » du projet de traité constitutionnel européen rejeté à 55% par le peuple français.


Cette méthode, qu’ont tolérée en silence Messieurs Sarkozy et Hollande, n’est pas la bonne entre nos deux pays. L’Allemagne ne doit pas donner le sentiment qu’elle renoue avec le vieux dessein de vouloir réduire l’influence de la France en Europe. Le Chancelier Kohl reprenait souvent le mot de Thomas Mann : « Mieux vaut une Allemagne européenne qu’une Europe allemande ». L’Allemagne doit s’accommoder de l’égalité avec la France qui figurait dans le pacte fondateur de la construction européenne.

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une « bourde » de Olaf Scholtz. Le contrat de coalition CDU-CSU-SPD revendique un siège permanent pour l’Union européenne au Conseil de sécurité. Il n’était pas dit que ce serait au détriment de la France. La réaction française ne peut se borner à un tweet de Monsieur Araud, notre ambassadeur à Washington. C’est au Président de la République de mettre les points sur les i.

Quelles seraient les conséquences pour la France, en matière de souveraineté et au plan géopolitique, d'une cession de son siège permanent à l'ONU ?
Dès 1950, au début de la construction européenne, la France a offert généreusement l’égalité des droits à l’Allemagne, alors que celle-ci se trouvait encore matériellement et moralement au fond du gouffre. L’Europe a fourni un cocon protecteur à la réunification de l’Allemagne et à la reconquête par celle-ci d’une position centrale en Europe mais la France n’a pas abdiqué le rôle qui lui revient historiquement et en vertu de la Charte des Nations unies.

Si la France cédait son siège au Conseil de sécurité, au prétexte d’une illusoire « mutualisation » , elle accepterait sa rétrogradation à un rang de nation de troisième ordre.

Vous paraît-il possible que la France accède à la requête allemande, à court ou moyen terme ? Cette option est elle soutenue par des responsables politiques français ?
La dégradation continue de la situation économique de la France au sein de la zone euro depuis le début des années 2000 se reflète dans les statistiques du commerce extérieur - 70 milliards de déficit dont le quart sur l’Allemagne - et traduit la désindustrialisation consentie de notre pays. A l’inverse, l’excédent commercial de l’Allemagne - 250 milliards d’euros par an, soit près de 10% du PIB allemand - est formellement contraire aux règles de Bruxelles mais a-t-on vu la Commission européenne instruire une procédure vis-à-vis de l’Allemagne pour excédent excessif ? L’accumulation des déficits peut empêcher, à moyen terme, la France de maintenir et développer son effort de défense. Or, la dissuasion nucléaire est inséparable du siège de membre permanent au Conseil de sécurité. Si la France ne se réindustrialise pas, la voie sera ouverte à l’abdication nationale. Je ne sais pas si nos responsables sauront répondre aux pressions qui ne manquent pas déjà et ne manqueront pas demain de s’exercer en ce sens.

Pour construire, l’« Europe européenne », notion que pour ma part je préfère à celle, trop ambiguë, de « souveraineté européenne », il faut revoir nos équations. La proposition faite par le Président de la République au début de son quinquennat était : « La France se met dans les clous de Maastricht mais j’attends en retour que l’Allemagne dégage des ressources à travers un budget européen de la zone euro équivalent de plusieurs points de PIB pour permettre une relance de l’économie et le financement de projets stratégiques d’intérêts communs ».

Cette proposition se révèle être aujourd’hui une impasse : Madame Merkel n’a pas renvoyé l’ascenseur. Le voudrait-elle aujourd’hui, qu’elle ne le pourrait plus en raison de son affaiblissement politique. Et le prochain ou la prochaine chancelier(e) ne sera pas moins dur(e). Il faut repenser l’Europe à une échelle plus vaste et en donnant du temps au temps. Les Français attendent du président de la République, dont la fonction constitutionnelle est de garantir l’indépendance nationale et le respect des traités, qu’il fasse, vis-à-vis de notre partenaire allemand, les mises au point nécessaires et qu’il ouvre de nouvelles perspectives à l’Europe : ne rien changer à l’objectif d’autonomie stratégique mais revoir les modalités et, s’il le faut, reculer l’horizon.

Source : Marianne


(4) Commentaires
1. Jules DUNORD le 30/11/2018 18:18
Que penser de ceci qui vient d’arriver fin octobre :
le Gouvernement et les élus alsaciens se sont mis d'accord sur la future création d'une "collectivité européenne d'Alsace".

C’est le rapprochement du Bas Rhin et du Haut Rhin. Pourquoi pas si c’est le souhait des Alsaciens.

Mais que vient faire le mot ‘européenne’ dans cette collectivité d’Alsace ? L’Alsace n’est-elle plus française ? Est-ce pour faire plaisir aux Allemands qui, il y a quelques décennies, souhaitaient que l’Alsace devienne allemande ?
Les lands allemands sont-ils eux aussi devenus des lands européens ? pas à ma connaissance.
D’autres régions en France ont-elles aussi le terme européen dans leur dénomination ? non.

Est-ce le début de la perte de notre souveraineté ?
Faut-il rapprocher ceci avec la demande allemande faisant l'objet de cet article ?
2. Pierre Henri DREVON le 30/11/2018 19:50
«la France saura, d’une voix claire, faire valoir les intérêts européens. L’Allemagne doit nous faire confiance»...

Comment peut-on énoncer sans ciller une telle énormité ?

La suite du papier (désindustrialisation, déficit, dissuasion...) montre pourtant que M. Chevènement a parfaitement conscience de «l'effacement» de la France...

Et ce ne sont pas les Gilets jaunes qui vont changer cette évolution...
3. Carl GOMES le 01/12/2018 15:03
Mr Chevènement doit prendre position contre Macron en faveur des gilets jaunes dans leur mouvement de protestation contre cette oligarchie coupée du peuple qui a perdu le sens des réalités. Complètement apolitique, ce mouvement dispose d'une assise populaire solide, importante. Les taxes sur l'essence (70% du prix du litre) sont la nouvelle gabelle, provoquant la révolte. Rester droit dans ses bottes comme le fait le gouvernement actuel qui répète jour après jour qu'il continuera à maintenir et même à augmenter les taxes est complètement délirant; et les manifestations ne feront que s'amplifier et deviendront de plus en plus violentes.
4. Carl GOMES le 01/12/2018 15:41
Pour revenir sur le sujet, cette demande du vice-chancelier d'Allemagne (qui n'a quasiment pas été relayée dans les médias) n'est pas acceptable et aurait même pu déclencher un mini-incident diplomatique!...On se demande même comment le président de la République n'a t'il pas réagi?...Ce siège au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU est fondamental pour peser dans les relations internationales et les conflits armés; l'Allemagne n'a qu'à essayer d'obtenir le siège de la Grande Bretagne...
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