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Série d'entretiens sur France Culture (audio et transcription) : 3/ "Le grand schisme européen"

Rédigé par Chevenement.fr le 27/04/2020 à 07:00 | Lu 793 fois

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Troisième épisode de l'émission "A Voix nue" avec Jean-Pierre Chevènement, une série d’entretiens produite par Gérard Courtois et réalisée par Marie Plaçais. Diffusée du lundi 23 au vendredi 27 mars sur France Culture de 20h à 20h30 et publiée en intégralité sur franceculture.fr.

Présentation de l'épisode par France Culture : "Jean-Pierre Chevènement est homme de convictions : son désaccord est fondamental avec le grand dessein européen de Mitterrand. A ses yeux, cette Europe néolibérale est aux antipodes du projet de la gauche."

Transcription intégrale.

Gérard Courtois : Jean-Pierre Chevènement bonjour. Nous nous sommes quittés hier en mars 1983 au moment où vous démissionnez du ministère de l'Industrie et du gouvernement. La raison immédiate est la mise en cause faite par Mitterrand de votre action et de votre « dirigisme tatillon » disait-il, de votre « bureaucratie tatillonne ». En réalité le différend est beaucoup plus profond : depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, le débat est incessant sur la politique économique que veut ou que peut conduire la gauche, conduire le gouvernement. Or c'est précisément en mars 1983 que Mitterrand tranche ce débat de façon décisive. Pour mieux comprendre cette bataille, je pense qu'il est utile que vous nous refassiez, que vous nous redressiez le paysage géopolitique et économique du moment parce que c'est dans ce contexte de mutation du système capitaliste que la gauche est arrivée au pouvoir, et presque, pourrait-on dire, à contre-temps ou à contre-courant…

Jean-Pierre Chevènement : En effet, il y a un télescopage qui se produit entre le néo-libéralisme qui commence à marquer des points : Margaret Thatcher a été élue en Grande-Bretagne en 1979, et Reagan aux États-Unis fin 1980 mais il prendra ses fonctions début 1981…

Gérard Courtois : … juste avant Mitterrand…

Jean-Pierre Chevènement : … juste avant Mitterrand. Et puis il y a le projet que porte l'union de la gauche qui est un projet de transformation de la société française et dont la colonne vertébrale est vraiment, à mes yeux, la politique industrielle qui permettra de financer l’État social. A la longue, on ne peut pas se contenter de faire une petite politique keynésienne, comme on l'a fait en réalité de 1981 à 1983, cela veut dire qu'on retarde l'échéance. Jacques Delors – qui n'était pas sur ma ligne politique (je vous ai déjà rappelé qu'il avait démissionné du comité directeur au moment où celui-ci avait approuvé le projet du Paris socialiste) – fait monter la pression...

Gérard Courtois : Jacques Delors qui est ministre de l’Économie.

Jean-Pierre Chevènement : C'est le ministre de l’Économie. C'est la bérézina tous les jours à l'entendre. Et effectivement, il n'y a pas de rationalité dans la politique qui est menée. Donc Mitterrand hésite, il donne du grain à moudre sur le plan des prestations sociales, de la retraite à 60 ans, mais en même temps il voit bien que financièrement la situation se dégrade : nous avons un déficit de 28 milliards sur l'Allemagne, 28 milliards de francs c'est quand même considérable. Vous me direz qu'aujourd'hui c'est 28 milliards d'euros, c'est-à-dire 6 fois plus, donc on n'a pas fait beaucoup de chemin… La situation ne peut pas se prolonger, il faut faire un choix clair : soit on fait une politique que j'estime être de gauche et aussi conforme aux intérêts du pays, une politique industrielle…

Gérard Courtois : … Pardonnez-moi, je vous interromps, mais cette politique industrielle repose sur une des décisions plus importantes du début du septennat de François Mitterrand, ce sont les nationalisations : vous vous êtes donnés les moyens d'avoir des leviers industriels entre les mains.

Jean-Pierre Chevènement : Absolument, et entre les deux thèses, celle de Michel Rocard et grosso modo la mienne – nationalisation à 51 % des holdings de tête ou à 100 % –, c'est ma thèse que Mitterrand choisit. C'était un choix audacieux, mais c'était le choix de l'originalité : après tout François Mitterrand n'avait pas été dans l'opposition pendant 23 ans pour qu'il ne se passe rien du tout. Donc j'avais le sentiment d'incarner l'intérêt de la France, l'intérêt de son industrie et je voyais déjà la désindustrialisation qui progressait, les plans de restructuration qu'il fallait adopter dans le domaine de la sidérurgie par exemple, et je ne voulais pas attacher mon nom à cette politique de repli. Je voulais faire en sorte que nous restions fidèles aux promesses faites à nos électeurs et que nous nous battions pour une économie où l'industrie garderait sa place, car je rappelle que des pays comme l'Allemagne, la Suisse, l'Autriche, la Suède ont gardé leur industrie. La France est l'exemple même du pays qui n'a pas gardé la sienne, avec l'Angleterre. Mais ce choix-là est un choix conscient de nos élites.

Gérard Courtois : Deux questions très simples : est-ce-que Mitterrand à vos yeux a réellement hésité à ce moment-là ? Et deuxième question, est-ce-que, car c'était votre philosophie, la France pouvait faire cavalier seul ?

Jean-Pierre Chevènement : Alors Mitterrand a réellement hésité, je pense même qu'il voulait sortir du Système monétaire européen, qui a explosé, je le rappelle, 10 ans après.

Gérard Courtois : C'était ça l'enjeu, en mars 1983.

Jean-Pierre Chevènement : L'enjeu était celui-là, mais la réalité a été tout autre, je vous l'expliquerai tout à l'heure. En tout cas, Mitterrand a été assez décidé à sortir, mais il s'est heurté à Mauroy, qui a dit : « Je ne sais pas conduire sur le verglas », à Delors évidemment, donc il n'avait que Bérégovoy. Or Bérégovoy est un homme seul. Donc Mitterrand était coincé. Néanmoins, le choix devait être fait. Mitterrand pensait que c'était un choix provisoire : on sortait du SME, on gagnait de la compétitivité, ensuite qu'est-ce-qu'il aurait fait ? En tout cas, il n'était pas encore l'homme du pari pascalien sur l'Europe que je décrirai par la suite.

Gérard Courtois : Pour mémoire le SME … ?

Jean-Pierre Chevènement : Le Système monétaire européen, qui prévoyait une marge de fluctuation de 2,25 % dans chaque sens, à partir d'une grille, et qui concernait les principales monnaies européennes.

Gérard Courtois : Donc précisément sortir de ce SME, c'était faire cavalier seul ?

Jean-Pierre Chevènement : Provisoirement. Disons que d'autres pays l'ont fait à leur tour, pouvaient le réintégrer… C'était une mesure qui nous permettait de ne pas subir de plein fouet les résultats de la dégradation de notre compétitivité notamment sur l'Allemagne. Donc, je pensais qu'il fallait purger l’abcès – comme l'avaient fait de Gaulle, Pompidou et Giscard en leur temps – en début de septennat…

Gérard Courtois : ... en dévaluant…

Jean-Pierre Chevènement : ... en dévaluant – je l'avais même conseillé à Mitterrand dès le mois de juin 1981. Donc ça c'était le choix majeur.

Gérard Courtois : Mais qu'est-ce-qu'il s'est passé ? Au fond, les socialistes, le gouvernement et Mitterrand ont manqué de courage ? Manqué d'audace ? Manqué de quoi ?

Jean-Pierre Chevènement : Je crois que Mitterrand n'avait plus les hommes qui lui permettaient de faire cette politique. Il n'avait plus les hommes. Je pense que Mitterrand a peut-être commis des erreurs aussi. Il s'est entouré dès le départ d'hommes qui ne pouvaient pas faire cette politique. Il l'a découvert en 1983.

Gérard Courtois : Je pense qu'il l'avait quand même en tête un peu plus tôt…

Jean-Pierre Chevènement : Alors peut-être l'avait-il en tête, on ne peut pas l'exclure. Mais j'ai tendance à penser que Mitterrand était quand même un peu soucieux de sa propre gloire et il n'aurait pas aimé mettre les pouces. Il a hésité ensuite, avant de trouver le paradigme de substitution, le dessein de substitution qui est devenu l'Europe. Si on veut comprendre comment le choc entre le néo-libéralisme et l'union de la gauche, qui était visible longtemps à l'avance, s'est produit dans la réalité, il faut partir de ce qui s'est passé dans le gouvernement français en mars 1983. Parce que quelqu'un qui regarde les choses de près, qui est le Chancelier Kohl, voit très bien qui a eu gain de cause – c'est Jacques Delors – pour maintenir la France dans le sifflet qu'est le Système monétaire européen. Et l'année suivante, il lui dit : « Vous savez, c'est le tour de l'Allemagne pour la présidence de la Commission européenne… »

Gérard Courtois : Kohl qui dit cela…

Jean-Pierre Chevènement : Kohl dit cela à Jacques Delors qui le rapporte dans ses Mémoires : « … Mais cette fois-ci j'accepterais que ce soit un Français, à une condition, c'est que ses initiales soient JD ». Et c'est ainsi que Jacques Delors devient Président de la Commission européenne.

Gérard Courtois : C'était aussi le choix de Mitterrand ?

Jean-Pierre Chevènement : Mitterrand est très content de voir un Français qui devient Président de la Commission. Et il pense que Delors sera tout de même plus sensible aux influx qu'il donnera. Donc il y a un trio – Delors, Kohl, Mitterrand – qui se constitue et qui est la réponse que l'Europe continentale va donner au défi du néo-libéralisme. Car qu'est-ce-qui se produit à ce moment-là ? Il y a le Marché unique, le traité de Luxembourg qui instaure le Marché unique à l'horizon 1990-92. Mais ce qu'il faut bien comprendre c'est qu'au cœur de cet Acte unique il y a la libération complète des mouvements de capitaux, abstraction faite de toute harmonisation de la fiscalité sur le capital, sur l’épargne. Et c'est donner des armes incroyables au capital, et c'est mettre le travail dans une situation de faiblesse inouïe, que d'accepter ce deal, si je puis dire, qui naturellement ouvre la voie au capitalisme financier mondialisé. C'est ça la vraie séquence, qui va de mars 1983 à l'Acte unique dont personne à l'époque ne soupçonne encore qu'il sera mis en œuvre à travers plus de 300 directives…

Gérard Courtois : Mais c'est le point sur lequel je voulais revenir avec vous : cet Acte unique, le gouvernement socialiste l'approuve en 1986, juste avant les législatives. Le Parlement, alors dominé par la droite qui est revenue au pouvoir, avec Jacques Chirac à Matignon, le vote à la quasi-unanimité en 1987. On a l'impression que personne ne se rend compte de ce qui est en train de se nouer.

Jean-Pierre Chevènement : C'est le fin mot de l'histoire, c'est ce qu'il y a de plus important : C'est que personne ne comprend ce qui se passe. On apporte le traité qui fait 400 pages sur la table du Conseil des ministres à 10 heures, à 11 heures et demi il est adopté. Simplement Roland Dumas a dit : « Je ne vais vous l'expliquer : c'est le Marché unique, qui est la perfection du Marché commun ».

Gérard Courtois : Roland Dumas qui était devenu ministre des Affaires étrangères…

Jean-Pierre Chevènement : … C'était novembre 1985 si je me souviens bien. Le Président dit : « Pas d'autres commentaires ? Eh bien passons à l'ordre du jour ».

Gérard Courtois : C'est incroyable !

Jean-Pierre Chevènement : Le traité est adopté et quand, à la Commission des Finances où je siégeais comme député, Monsieur de Lipkowski, qui était le secrétaire d’État aux Affaires européennes de Jacques Chirac, en 1987, vient présenter le traité de Luxembourg, le traité dit Acte unique, il dit exactement la même chose, les mêmes mots que Roland Dumas : « Je ne vais pas pénétrer dans l'arcane de ces textes complexes, simplement le Marché unique c'est la perfection du Marché commun ».

Gérard Courtois : Rétrospectivement, vous avez l'impression qu'il y a eu une sorte de tour de passe-passe organisé par les promoteurs de cela ?

Jean-Pierre Chevènement : Hubert Védrine fait une remarque dans un livre qui s'appelle Les mondes de François Mitterrand : personne sauf Jacques Delors ne pouvait avoir à l'esprit la masse de directives qui allaient résulter de l'Acte unique, c'est-à-dire les pleins pouvoirs donnés à la Commission pour faire appliquer la liberté de circulation des capitaux, la liberté de circulation des services…

Gérard Courtois : … le droit de la concurrence…

Jean-Pierre Chevènement : … le droit de la concurrence, tout cela au nom de la concurrence, pure et non faussée. Personne n'a en vue ce qui va se passer, c'est-à-dire la mise à l'équerre totale des économies européennes du continent par rapport aux pays anglo-saxons qui ont eux entamé les choses à leur rythme – le programme Thatcher ça se présentait comme un calendrier destiné à casser les syndicats, puis ensuite à instaurer un certain nombre de règles… Il faut se souvenir que la libération des mouvements de capitaux était pour la Communauté européenne non seulement – pour les 12 pays, à l'époque – , mais vis-à-vis des pays tiers, c'est-à-dire avec le monde entier, compte-tenu du fait que l'Europe à l'époque, et encore aujourd'hui, est la première puissance commerciale mondiale. Cela voulait dire une dérégulation totale de l'économie. Et cet affrontement qu'on aurait pu imaginer gigantesque entre le néo-libéralisme anglo-saxon et le projet d'union de la gauche …

Gérard Courtois : … passe en-dessous de la table…

Jean-Pierre Chevènement : … s'est déroulé en catimini, dans l'ignorance des principaux protagonistes, et même je pense – et là je suis certainement très généreux – dans l'inconscience du Président de la République lui-même, qui n'a pas tout à fait mesuré les conséquences de ce que cela allait entraîner.

Gérard Courtois : Et vous-même quand est-ce que vous prenez conscience de cela ?

Jean-Pierre Chevènement : Très tard parce que je ne suis pas dans la boucle si je puis dire. Dans la boucle sont seulement Jacques Delors évidemment à Bruxelles, le ministre de l’Économie qui est devenu Bérégovoy, on peut l'espérer le Premier ministre, et puis quelques conseillers. Un peu moins d'un an après que je sois revenu comme ministre de la Défense au gouvernement, on voit passer une transposition d'une directive bruxelloise qui est justement la libération des mouvements de capitaux, alors je demande la parole, je dis : « Mais est-ce-que vous vous rendez compte de ce que vous faites là ? Vous allez créer une inégalité fondamentale entre le capital et le travail. Le capital qui pourra circuler à la vitesse de la lumière, le temps qu'il faut à un ordre boursier pour être exécuté de l'autre côté de la planète. Et puis le travail, assigné au local, comme le manant à la glèbe ».

Gérard Courtois : Vous dites ça en Conseil des ministres ?

Jean-Pierre Chevènement : Je dis ça en Conseil des ministres, car là je sursaute. Ce serait pour moi l'occasion de démissionner ! Mais je l'ai déjà fait une fois, je viens de rentrer à nouveau au gouvernement. Je suis pris par surprise. J'interpelle donc en réalité François Mitterrand. Et Bérégovoy qui est à côté de moi me dit : « Tais-toi. C'est arbitré ». « C'est arbitré ». Peut-être partageait-il mes critiques, mais « C'est arbitré ». Et François Mitterrand à ce moment-là intervient et dit : « Il faut comprendre que la libération des mouvements de capitaux n'est qu'un élément de l'Union économique et monétaire », donc de la monnaie unique qui est au bout du tunnel…

Gérard Courtois : C'est une logique qui est déjà totalement inscrite à ce moment-là dans l'Acte unique, explicitement ?

Jean-Pierre Chevènement : Explicitement. Et si vous lisez les Mémoires de Jacques Delors, il dit qu'il se réserve les questions monétaires parce que ça c'est important. Les questions monétaires ne seront tranchées qu'ultérieurement, au conseil de Madrid pour l'essentiel, en juin 1989, puis pour la fixation du calendrier exact et de la date, Kohl fera de la résistance, c'est 1999, c'est-à-dire beaucoup plus tard. Mais il faut comprendre que tout cela est un dessein longuement ourdi, sur pratiquement deux décennies, et qui débouche sur le capitalisme financier mondialisé, avec les règles que nous lui connaissons – l'acquisition de la valeur par l'actionnaire, le capitalisme patrimonial, et le basculement de la géographie économique du monde vers les pays à bas coût, les fractures économiques, sociales, territoriales, générationnelles, que nous vivons aujourd'hui, que nous découvrons aujourd'hui.

Gérard Courtois : C'est ça que vous appelez au fond le « pari pascalien de François Mitterrand » ?

Jean-Pierre Chevènement : Alors vous savez que Pascal parie sur Dieu car si Dieu existe vous gagnez tout, si vous pariez qu'il n'existe pas vous perdez tout.

Gérard Courtois : C'est le moment où vous revenez à la République, au fond. C'est-à-dire que Mitterrand choisit l'Europe aux dépens du socialisme, et vous, vous choisissez la République… faute de socialisme ?

Jean-Pierre Chevènement : Non pas contre le socialisme, mais comme étant la base de départ, le camp de base, qui permet d'aller plus loin. Mais en tout cas je pense que c'est une ligne stratégique qui s'impose d'elle-même, et dès que je suis ministre de la Recherche c'est ce que je fais avec les Assises de la Recherche. Le Conseil économique et social va voter mon projet de loi d'orientation et de programmation à l'unanimité, c'est-à-dire que de la CGT au MEDEF toutes les forces sociales soutiennent le projet d'orientation et de programmation que je vais soumettre au Parlement et faire adopter au mois de juillet 1982. Je crée République moderne qui est un club clairement républicain en 1983 avec Philippe Barret ; la première réunion se fait sur l’École de la République…

Gérard Courtois : Tiens donc !

Jean-Pierre Chevènement : Nous avons invité [Jean-Claude] Milner, [Jacques] Périault, Dominique Lecourt, enfin les meilleurs esprits sur ce sujet.

Gérard Courtois : C'est quand même tout un symbole de passer du CERES, Centre d’Études, de Recherches et d’Éducation socialiste, à République moderne. On change sinon de paradigme du moins de visée.

Jean-Pierre Chevènement : C'était le titre d'un livre de Mendès France…

Gérard Courtois : … tout à fait…

Jean-Pierre Chevènement : … qui était mon idole, La République moderne. Et à l'époque j'ai travaillé de très près avec Claude Nicolet qui était le rédacteur en chef des Cahiers de la République de Mendès France et qui est devenu mon conseiller officieux dans tous les ministères où j'ai exercé. Donc il y avait un lien avec le mendésisme.

Gérard Courtois : Et Mendès n'était pas socialiste…

Jean-Pierre Chevènement : Il était un républicain radical, au sens étymologique du terme.

Gérard Courtois : Tout à fait.

Jean-Pierre Chevènement : C'était un vrai républicain.

Gérard Courtois : Et donc vous redevenez un républicain radical à ce moment-là ?

Jean-Pierre Chevènement : Je me suis toujours senti bien avec les radicaux. Je dirais qu'on a des gènes communs. Disons qu'il n'y a que sur l'Europe où je pense que les radicaux se sont laissés entraîner par Maurice Faure sur la voie d'une Europe supranationale, moi j'étais pour une Europe confédérale ou en tout cas pour quelque chose où les nations resteraient l'instance du contrôle démocratique. Aujourd'hui il n'y a plus de contrôle démocratique. Il n'y a pas un problème de l'Europe, il y a un problème de la démocratie en Europe. Et par conséquent, le retour à la République était pour moi le détour que j’empruntais pour ramener le Parti socialiste à une ligne plus conforme à sa vocation parce que je n'imaginais pas en 1983 que le Parti socialiste pourrait persévérer sur la voie qu'il avait choisie. J'étais persuadé qu'il y aurait un autre rendez-vous…

Gérard Courtois : Vous démissionnez en mars 1983 et vous acceptez de reprendre le collier en juillet 1984 quand Mitterrand vous appelle à la rescousse en pleine querelle avec l’École privée, et vous y allez.

Jean-Pierre Chevènement : La veille, discutant avec ma femme, me posant la question de savoir si j'aurais envie de retourner au gouvernement, puisqu'on vient d'apprendre que Mauroy a démissionné et que Laurent Fabius lui succède, je lui dis : « En aucun cas je ne veux revenir au gouvernement puisqu'il ne change pas sa ligne politique sur la question qui pour moi est fondamentale qui est la question industrielle. Le seul endroit où je pourrais revenir, pour la redresser, c'est l’Éducation nationale ». Ça me fait mal au cœur, à moi fils d'instituteurs, de voir quand même cette défaite en rase campagne. Et puis je vais me coucher. Le lendemain matin, je suis encore en train de faire la grasse matinée, le téléphone sonne, ma femme se lève, elle me dit : « C'est Laurent Fabius qui t'appelle ». Donc je lui dis : « Le seul endroit où je me vois revenir c'est l’Éducation nationale », – « Il faut que je demande à Mitterrand », me répond Laurent Fabius. En fait je pense qu'il demande aux dirigeants de la FEN [Fédération de l’Éducation nationale]. Et une heure après, il me rappelle il me dit : « Ça va. Tu as un avion qui t'attend, il faut rentrer à Paris ».

Gérard Courtois : Vous étiez à Belfort ?

Jean-Pierre Chevènement : Je n'étais pas à Belfort. J'étais à Lacanau, j'y passais mes vacances.

Gérard Courtois : Mais surtout vous déclenchez à partir de la rentrée 1984 ce que j'appellerais une vraie offensive idéologique sur la question de l’École, sur son statut et sur son ambition, qui va totalement à rebrousse-poil de tout ce que la gauche qualifions-la de « soixante-huitarde » préconise depuis 15 ans… Et ça marche, si je puis dire !

Jean-Pierre Chevènement : Et ça marche parce que l’École laïque avait besoin d'être redressée, et en la ramenant à ses principes – je cite abondamment Jean Macé, « la laïcité c'est le combat contre l'ignorance », je mets l'accent sur les valeurs de transmission, sur le fait qu'il faut rompre avec les méthodes détournées qui veulent que l'enfant apprenne au contact de ses pairs, c'est-à-dire des autres enfants, qu'il apprenne tout seul finalement, ce qui est commode pour les enseignants peut-être mais ne donne pas de bons résultats pour les enfants. Donc je reviens à pas comptés à la méthode syllabique, mais je tiens compte de la psychologie des syndicats. Mais dans l'ensemble cela se passe très bien car ils ont besoin d'une caution laïque. Ils voient que cela marche dans l'opinion et en même temps je fixe des objectifs ambitieux, 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac, et pas au bac je précise car je n'étais pas du tout laxiste. Je crée pour cela le baccalauréat professionnel…

Gérard Courtois : … C'est quoi l'ambition ? C'est de faire… ?

Jean-Pierre Chevènement : … C'est de faire de la France un grand pays. J'étais ministre de l'Industrie, je vois à quel point une main d’œuvre bien formée, bien qualifiée, est un atout majeur dans la compétition mondiale. Donc je veux élever le niveau de formation de la France qui est sensiblement en retard sur tous les autres pays avancés, sauf la Grande-Bretagne.

Gérard Courtois : On était à quoi à l'époque, 30 % au niveau du bac ?

Jean-Pierre Chevènement : On était à 40 % au niveau du bac, et au bac c'était peut-être 30 %…

Gérard Courtois : … A peine oui...

Jean-Pierre Chevènement : Et naturellement la création du baccalauréat professionnel est aussi un signe de revalorisation de l'enseignement professionnel, avec des professeurs spécialement formés pour cela, ce qui implique une bagarre avec le syndicat des professeurs de l'enseignement technique qui n'était pas d'accord, qui voulait qu'on les recrute sur dossier, comme ça se faisait habituellement. Et d'autre part je décentralise les lycées et les collèges. Les lycées vont se multiplier, de très beaux lycées. Le nombre de lycéens va doubler.

Gérard Courtois : Les lycées vont aux régions.

Jean-Pierre Chevènement : Ils sont pris en charge par les régions, mais les régions ont l'argent qui leur permet de construire partout de beaux lycées. Et ensuite ce sera l'effectif des étudiants qui va doubler, qui va passer de 1 million à 2 millions. C'est un bond gigantesque qui est fait du point de vue de l'éducation, c'est un saut éducatif considérable. Alors évidemment ça demande en même temps une claire maîtrise des programmes. Je fais refaire tous les programmes, à tous les niveaux. Je les revois moi-même, ligne à ligne, parce que c'est très important. Et je les fais éditer en livres de poche, pour que les parents puissent se les approprier. Je dirais que cette politique a eu beaucoup de succès. Je ne m'impute pas ce succès à moi-même, je pense qu'après l'énorme retombée du soufflet du Grand service public laïque unifié de l’Éducation nationale…

Gérard Courtois : … qui avait déclenché la querelle avec l'enseignement privé…

Jean-Pierre Chevènement : … il était temps de passer aux choses sérieuses, et je pense que l'élan donné s'est poursuivi sous mon successeur Monory. Je pense que c'est la bonne ligne. Je vois avec plaisir d'ailleurs que Blanquer a repris la thématique disons « chevènementiste ».

Gérard Courtois : Enjambons la cohabitation 1986-1988 : Jacques Chirac est à Matignon, la droite a gagné les législatives, Mitterrand est en embuscade à l’Élysée, Mitterrand est réélu en 1988, la performance politique est formidable, la performance intellectuelle est absolument affligeante. Il n'y a plus l'ombre d'un contenu idéologique au projet du deuxième septennat de François Mitterrand. Et pourtant, si je puis dire, vous rempilez, non plus à l’Éducation nationale, mais à la Défense nationale.

Jean-Pierre Chevènement : Oui alors le principal service que j'ai rendu à la Défense nationale c'est dans l'opposition, quand j'ai contribué à rallier le Parti socialiste à la dissuasion…

Gérard Courtois : … années 70…

Jean-Pierre Chevènement : … en 1978. Ça c'est un grand service parce qu'il revenait de très loin. Mais ensuite, quand François Mitterrand me propose le ministère de la Défense, c'est quelques jours après sa réélection, je lui dis : « Il faut que j'en parle à mes camarades », et il me dit : « Justement je vais mettre Sarre secrétaire d’État aux Transports », donc je vois tout de suite comment ça se passe… Je lui dis : « Écoutez, pour moi, la réponse serait oui mais je veux en parler quand même, vous me donnez un peu de temps », et il me dit : « Avant de vous quitter, je vais vous poser une question : j'hésite entre deux Premiers ministres, Michel Rocard et Pierre Bérégovoy, lequel me conseilleriez-vous ? ». Je lui réponds tout-à-trac : « Mais écoutez vous prenez celui dans lequel vous avez confiance, bien évidemment ». « Alors prenez le bureau de Marie-Claire Papegay pour sortir parce que Rocard est dans l'antichambre là, il est derrière la porte ». Donc j'ai été ministre de la Défense sans que le Premier ministre le sache !

Gérard Courtois : Mais quand même avec Rocard Premier ministre !

Jean-Pierre Chevènement : Et je ne savais pas encore que Rocard serait choisi comme Premier ministre, mais je m'en doutais fortement. Donc je deviens ministre de la Défense, je relève directement de François Mitterrand. Je suis chargé de réviser la loi de programmation. Je le fais dans les meilleures conditions pour nos armées qui n'auront jamais eu un budget d'équipement plus important que celui de 1991, c'est-à-dire mon dernier budget. Je fais le plan Armées 2000, en tenant les États-majors je dirais dans l'ignorance dans ce que je prépare avec le général Coullon, ancien chef de la Légion, qui m'assiste. Et nous prévoyons de réduire de moitié les États-majors, ce n'est quand même pas rien ! Donc je fais des tâches qui sont des tâches un peu obscures, je m'occupe de la dissuasion… jusqu'à la guerre du Golfe.

Gérard Courtois : On y viendra demain à la guerre du Golfe qui provoquera votre deuxième démission. A demain donc !

Jean-Pierre Chevènement : A demain !

La série en intégralité à retrouver ici.


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