Chevenement
Série d'entretiens sur France Culture (audio et transcription) : 5/ "D’une turbulence l’autre"

Rédigé par Chevenement.fr le 11/05/2020 à 07:00 | Lu 1257 fois

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Cinquième épisode de l'émission "A Voix nue" avec Jean-Pierre Chevènement, une série d’entretiens produite par Gérard Courtois et réalisée par Marie Plaçais. Diffusée du lundi 23 au vendredi 27 mars sur France Culture de 20h à 20h30 et publiée en intégralité sur franceculture.fr.

Présentation de l'épisode par France Culture : "Candidat à l’élection présidentielle de 2002, Jean-Pierre Chevènement veut faire " turbuler le système " des partis qu’il juge obsolète. Ce big bang dont il a rêvé sans succès, Emmanuel Macron l’a réalisé, quinze ans plus tard."

Transcription intégrale.

Gérard Courtois : Jean-Pierre Chevènement bonjour. Nous nous sommes quittés hier, au lendemain de votre démission du gouvernement Jospin. Cette fois-ci, la rupture est vraiment consommée et vous en faites la démonstration en septembre 2001 en annonçant votre candidature à l’élection présidentielle de 2002. Pourquoi vous lancez-vous dans cette aventure ?

Jean-Pierre Chevènement : Ben vous savez, les choses ne se passent pas aussi simplement. Parce que d’abord il faut que je me fasse réélire député. Ma suppléante démissionne, comme elle l’a déjà fait, Gilberte Marin-Moskovitz, par conséquent je suis réélu député du Territoire de Belfort. Je m’oppose au projet de loi sur la Corse qui est voté par la droite et la gauche mais qui sera censuré par le Conseil constitutionnel sur l’aspect 'délégation du pouvoir législatif'. Je me fais élire à nouveau maire de Belfort en mars 2001, donc tout ça m’occupe quand même beaucoup. Je me méfie un petit peu des sondages et de mes amis aussi qui me poussent à être candidat à l’élection présidentielle parce que je sais d’expérience que, entre ce que vous donnent les sondages et ce que vous donnent ensuite les urnes, ce n’est pas tout à fait la même chose. Donc, j’hésite, mais en même temps la question que je me pose c’est : « Est-ce que je peux terminer comme ça dans une espère de retraite pas très glorieuse, ou est-ce qu’il vaut mieux mourir en combattant ? » C’est ce que je dis à ma femme qui n’est pas pour, qui me dit : « tu ne devrais pas y aller », mais …

Gérard Courtois : Un point d’histoire : à ce moment-là, c’est en 2001, Lionel Jospin vous invite, ou vous incite à vous présenter me semble-t-il ? En tout cas ne vous en dissuade pas du tout, il vous dit « ce serait normal ».

Jean-Pierre Chevènement : Il ne cherche pas à m’en dissuader. Il me pose la question. Je lui dis que je suis encore incertain. C’est probablement vers mars-avril. Je suis encore incertain, parce que j’hésite réellement… D'abord c’est quand même difficile. Et je crois qu’au fond il ne croit pas beaucoup en mes chances, pas plus que je ne crois aux siennes d’ailleurs, mais il me donne, d’après l’un de ses conseillers, 2 à 3 %, le score que j’avais fait aux Européennes.

Gérard Courtois : Au fond il vous utiliserait bien comme un appoint pour le second tour, dans sa projection…

Jean-Pierre Chevènement : Oui c’est comme ça que probablement il raisonnait. D’ailleurs moi-même, si j’étais candidat, je pouvais l’être de deux manières : parce que je faisais un score assez élevé, au-dessus de 5 %, mais je devenais une composante à part entière de la gauche plurielle, par rapport aux Verts et aux Communistes, et c’est ce qui s’est passé, je suis venu en tête de tous les autres candidats ; ou bien je franchissais la barre des 10 % et les deux candidats institutionnels dont l’opinion s’était lassée parce que finalement l’histoire de la Ve République c’est ça, c’est la montée du « dégagisme », et ces deux candidats tombent en-dessous de 20 %, ce qui va se passer d’ailleurs.

Gérard Courtois : Ces deux candidats qui sont, juste pour le rappeler, l’un Président de la République, l’autre Premier ministre, cohabitant…

Jean-Pierre Chevènement : C’est vrai. Mais néanmoins, je sens qu’ils sont fragiles et qu’ils vont tomber en-dessous de 20 %.

Gérard Courtois : Au fond, votre entrée en campagne se fait sur ce projet-là de bousculer le système, de le faire « turbuler » comme vous avez dit à l’époque, et de vous situer au-dessus des partis…

Jean-Pierre Chevènement : Je n’y crois pas tellement. Enfin, je ne crois pas à la possibilité que j’aurais d’être dans le ticket du deuxième tour, enfin au départ. Mais il vaut mieux se présenter comme ça. Si on veut convaincre, il vaut mieux avoir l’air d’être convaincu qu'on peut aller au deuxième tour, sinon il vaut mieux ne pas se présenter. Donc je fais prévaloir cette vision des choses et à un moment d’ailleurs les sondages me donnent 14 %, donc je suis en passe de réussir ça.

Gérard Courtois : Au mois de décembre…

Jean-Pierre Chevènement : Non, non, non, plus tard, février, mi-février. Mi-février, c’est-à-dire pas très longtemps avant le premier tour qui est le 21 avril.

Gérard Courtois : Mais au moment où les deux candidats principaux, Chirac et Jospin, vont entrer en campagne…

Jean-Pierre Chevènement : Alors les deux candidats principaux vont entrer en campagne, toutes les caméras se braquent sur eux, et se détournent de moi, et puis en même temps 16 candidats sont dans la course. Un record. On n’a jamais vu ça. On était à 9 la fois précédente. Mais chaque candidat grappille un demi-point et par conséquent mon score baisse, je ne suis plus à 14.

Gérard Courtois : Je reviens un cran en arrière sur l’engouement qu’a suscité votre candidature, engouement un peu tous azimuts…

Jean-Pierre Chevènement : Oui, parce que derrière mon discours de Vincennes qui est le discours fondateur, en septembre 2001, je dis la chose suivante : « Au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, il y a la République » et une conception exigeante de la République que je vais développer tout au long de ma campagne, en matière d’éducation, de sécurité, de critique du capitalisme financier, de la théorie de l’acquisition de la valeur maximale par l’actionnaire, du capitalisme patrimonial dont parle Alain Minc, des inégalités que cela génère. Je développe une ligne de politique étrangère néo-gaulliste, en tout cas pas du tout néocons…

Gérard Courtois : Néoconservatrice…

Jean-Pierre Chevènement : Néoconservatrice, et au total je présente quand même un programme articulé alternatif. Au-delà de la mise en turbulence du système, il y a la proposition d’une véritable alternative aux politiques néolibérales faites aussi bien par la droite que par la gauche. C’est pour ça que j’incrimine la politique du pareil au même …

Gérard Courtois : En même temps, c’était, si je puis dire, une troupe très disparate non ?

Jean-Pierre Chevènement : C’était très disparate, mais alors il fallait les mobiliser avec la vitesse. Donc je devais faire beaucoup de meetings, j’en ai fait 66. Je peux vous dire que c’est dur… 66 meetings et puis j’avais des gens enthousiastes, beaucoup de petites mains auxquelles je resterai toujours reconnaissant pour ce qu’elles ont fait pour moi. Et puis des vieux briscards, je pense à Pierre Lefranc qui était le chef du cabinet du général de Gaulle ; Flohic, l’amiral qui était son aide-de-camp ; des gens qui étaient avec moi, qui faisaient des discours. C’était vraiment flamboyant. Et puis des communistes pour lesquels j’avais beaucoup de respect : Anicet Le Pors, Rémy Auchedé ; Zuccarelli chez les radicaux ; chez les socialistes Jean-Marie Cambacérès et quelques autres. Donc j’avais quand même une pléiade de gens très divers, donc je sentais qu’il y avait une force. Et moi j’ai …

Gérard Courtois : … Mais cette force n’était pas suffisante face aux deux grands partis en réalité ?

Jean-Pierre Chevènement : Il y a eu à peu près 30 000 adhérents des comités de soutien que je ne connais pas par définition, mais parmi lesquels vous trouvez toute la jeune génération politique, c’était une nouvelle génération que j’appelais « la génération République ». Je n’avais pas d’argent…

Gérard Courtois : … Y compris Emmanuel Macron ?

Jean-Pierre Chevènement : Qui a fait un passage en effet. Il en a gardé quelque chose d’ailleurs, l’idée de la mise en turbulence du système, je pense qu’elle vient de là. Mais il a compris beaucoup de choses. Emmanuel Macron, il n’a pas besoin qu’on lui apprenne beaucoup, il n’a pas beaucoup d’efforts à faire, il apprend vite… Et puis il y en avait d’autres. On incrimine toujours Florian Philippot. Je dis toujours : « je ne l’ai pas rencontré », mais en même temps je ne veux pas lui casser du sucre parce qu’il m’a rejoint. Il a échoué dans son entreprise qui consistait à orienter le Front national autrement que selon le mode Marion Maréchal Le Pen. Bon, et puis il y en a eu d’autres, très nombreux, que je retrouve de plus en plus d’ailleurs car, très souvent, les gens traversent la rue et me disent : « vous savez, j’ai voté pour vous en 2002 ». Il y en a beaucoup plus aujourd’hui …

Gérard Courtois : Toujours est-il que dans cette érosion finalement de février, mars, avril, mai, vous vous retrouvez à 5 %, 5,3 %…

Jean-Pierre Chevènement : 5,4 %, 5,4 %, 1 540 000 voix.

Gérard Courtois : Bon, évidemment ce score est très décevant mais il va peser lourd sur la suite puisque il va contribuer…

Jean-Pierre Chevènement : … J’ai oublié de vous dire que je n’avais pas d’argent, que je me suis endetté sur mes fonds personnels. Si je n’avais pas fait 5 % j’étais endetté pour tout le reste de ma vie.

Gérard Courtois : Vous étiez ruiné…

Jean-Pierre Chevènement : J’étais ruiné, oui.

Gérard Courtois : Et donc les 5,4 %…

Jean-Pierre Chevènement : Les gens croyaient très fort que je ferai plus

Gérard Courtois : Et en même temps cette multiplication des candidats, et donc ce n’est pas votre seul score à vous mais aussi celui de Madame Taubira, celui de Marie-Georges Buffet qui était la candidate du Parti communiste, il y avait une candidature écologiste, etc. Le résultat c’est que Lionel Jospin est écarté du second tour.

Jean-Pierre Chevènement : Non, mais le résultat, excusez-moi, parce que ce procès m’a été fait mais…

Gérard Courtois : Je ne vous le fais pas…

Jean-Pierre Chevènement : Il est de toute façon très injuste et faux car il a manqué un peu plus de 100 000 voix à Lionel Jospin pour rattraper Jean-Marie Le Pen et il y a eu 13 millions d’abstentions, 13 millions, alors il ne faut pas calculer en pourcentages. Bien sûr Madame Taubira a fait quelque chose comme 700  000 voix, moi j'en ai fait un peu plus de 1 500 000 ; Mamère en a fait 1 200 000. Bon tout ça, ça a peut-être manqué, mais si Lionel Jospin n’avait pas inversé l’ordre des élections, il nous aurait mis dans une situation où on aurait été obligés de coller plus ou moins au Parti socialiste et par conséquent, à ce moment là, les choses se seraient passées très différemment. Il est à l’origine de cet inversion du calendrier. Excusez-moi de vous le rappeler. Et je pense qu’il devrait s’interroger sur le fait de savoir si, effectivement, il n’aurait pas pu donner un nouvel élan à, je dirais, sa campagne, et peut-être même à la deuxième partie de son quinquennat, c’est ce qui a été l’occasion que nous avons ratée ensemble. A mon retour du Val de Grâce, je pense que, à ce moment-là, il y a quelque chose qui aurait peut-être été possible, mais nous avons été rattrapés par l’arrivée des échéances électorales et puis le fait que les vieilles questions – l’Europe, la politique économique – tout cela revenait et que Lionel Jospin a quand même penché à chaque fois du mauvais côté.

Gérard Courtois : Et puis le sentiment qu’il avait, qui n’était pas infondé, que son bilan de politique économique était bon, que le chômage avait baissé très fortement pendant ces quatre années, cinq années de gouvernement Jospin, que la situation était encourageante, il comptait beaucoup là-dessus.

Jean-Pierre Chevènement : Il est certain que la France se portait mieux en 2002 qu’elle ne se porte aujourd’hui.

Gérard Courtois : Et qu’elle ne se portait en 1997.

Jean-Pierre Chevènement : Il faut dire, sans vouloir diminuer les qualités techniques de Lionel Jospin, que la conjoncture mondiale s’était renversée en 2000, qu’en 2001 le chômage avait recommencé d’augmenter, à partir d’avril 2001, et lui-même donnait le sentiment d’avoir un peu lâché la bride : « l’État ne peut pas tout », etc. C’est vrai jusqu’à un certain point mais ça ne se dit pas comme ça. Et puis on prend les moyens, que l’État puisse quand même conserver barre sur les grands leviers d’orientation de l’économie et du pays. Mais c’est ce qui a été, je dirais, abandonné depuis déjà très longtemps, depuis 1983.

Gérard Courtois : Vous aviez imaginé le scénario qui s’est produit, c’est-à-dire Jean-Marie Le Pen, président du Front national, au second tour…

Jean-Pierre Chevènement : Personne ne l’avait imaginé, personne. Et moi non plus. Et c’est vraiment le grain de sable. Et puis ça s’est joué à rien. Je le rappelle l’écart est de 100 000 voix et il y a 13 millions d’abstentions, et puis il faut compter, additionner toutes les voix des partis extrêmes et des partis alternatifs, parce que je considère que moi, mon parti était un parti alternatif. Si je prends le Parti socialiste et le RPR, ou l’UMP, ensemble, en 2002, ils font encore 36 % des voix. C’est pas beaucoup au premier tour. Mais regardez ce qu’ils font en 2017 : c’est 6 + 20 : 26 %, dix points de moins. Et, par contre, les partis alternatifs et les abstentions se sont énormément développés. Donc, ce qui est en cause c’est l’orientation politique générale, commune à la fois à la droite et à la gauche pour l’essentiel, conforme aux traités européens qui ont été signés : l’Acte unique, la dérégulation généralisée en 1987, et puis la monnaie unique qui a débouché sur une longue stagnation du fait de la politique allemande, de l’ordolibéralisme allemand et des règles que Madame Merkel a imposées aux pays, je dirais, qui traînaient la patte comme la Grèce qui a été, le moment le plus emblématique.

Gérard Courtois : Au fond, la performance, si je puis dire, d’Emmanuel Macron, c’est d’avoir dépassé cette alliance objective entre la droite et la gauche sur les questions de fond, et d’avoir proposé une alternative.

Jean-Pierre Chevènement : Il l’a proposée à travers le titre de son petit livre Révolution mais a-t-il réellement proposé une alternative ? Parce qu’il ne suffit pas de dire : « en même temps je suis de droite et de gauche ». A-t-il réellement proposé une alternative à la politique néolibérale ? N’a-t-il pas plutôt proposé une politique d’adaptation de la France à ce qu’est le néolibéralisme ?Alors il se rend compte d’une chose, c’est que l’Allemagne, elle, n’a pas renvoyé l’ascenseur, que le néolibéralisme a du plomb dans l’aile partout, que tous les pays sont malades, hein, tous sont frappés comme les animaux malades de la peste, que ce soit la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, etc. Donc il se rend compte qu’il faut trouver autre chose. Alors va-t-il le trouver ? Moi je le souhaite. Je le souhaite parce que ce sera meilleur pour la France et que j’aime mon pays, mais je ne suis pas sûr qu’il y parvienne parce que il est prisonnier d’une base sociale qui reste beaucoup trop étroite et les couches populaires se sont détournées. Ce n’était pas le cas au départ. Moi je le vois même dans ma famille, beaucoup ont voté Macron. Mais je sens qu’il y a des couches à reconquérir et puis il y a des jeunes générations qu’il faut attirer. Alors c’est un vrai travail d’ingénierie politique.

Gérard Courtois : Au fond sa faiblesse actuelle, sa force a été de faire imploser ce système d’alternance ou d’essuie-glaces entre la droite et la gauche, mais sa faiblesse c’est d’être très isolé par rapport à une société de plus en plus, comment dire, éruptive.

Jean-Pierre Chevènement : Et puis par rapport à la classe politique. Évidemment il a ruiné bien des carrières à droite et à gauche, donc il ne peut pas…

Gérard Courtois : … Ça ne crée pas beaucoup d’amis…

Jean-Pierre Chevènement : Ça ne crée pas beaucoup d’amis, mais en même temps il a montré un réel talent. Il est intelligent. Il habite sa fonction.

Gérard Courtois : Il vous a bluffé ?

Jean-Pierre Chevènement : Ah, j’ai trouvé qu’il était… enfin, qu’il était assez fort… oui, oui… Évidemment, il n’a pas mon expérience mais moi je suis maintenant un vieux bonhomme, mais c’est un homme qui est capable de corriger ses erreurs. Il a fait des erreurs au départ, il a su les corriger. Est-ce qu’il sera capable de s’extraire en quelque sorte de la gangue dont il est prisonnier malgré tout ? Ça je ne sais pas, mais je vois, en politique étrangère, que le mouvement qu’il a plus qu’esquissé sur la Russie est remarquable. Qui aurait été capable de faire ça ?

Gérard Courtois : Il se dit que vous lui avez prodigué des conseils ou des analyses en tout cas sur ce genre de sujet…

Jean-Pierre Chevènement : Sur ce sujet oui, et nous avons même fait un voyage ensemble en 2016, il n’était pas encore Président, à l’occasion d’un CEFIC [Conseil économique, financier, industriel et commercial], un voyage Paris-Moscou, donc nous avons eu l’occasion de beaucoup parler de la Russie et il s’en est souvenu puisqu’il m’a demandé tout de suite de reprendre mes fonctions de représentant spécial que j’avais laissées un peu tomber parce que la politique de Hollande n’était pas vraiment la mienne.

b[Gérard Courtois : Alors, justement, je voulais voir, parce que entre 2002 et 2017, vous avez créé la fondation Res Publica, j’allais dire une sorte de remake républicain du CERES. Le CERES était l’éducation socialiste, et Res Publica c’est l’éducation républicaine. Mais vous avez prodigué vos conseils, je crois, à pratiquement tous les présidents successifs, voire à des candidats et des candidates, comme Ségolène Royal. Est-ce que vous avez été entendu par l’un ou par l’autre ?]b

Jean-Pierre Chevènement : Prodigué, oui, mais si j’ai été entendu… faiblement. Je suis allé voir Jacques Chirac au mois de septembre 2002 pour lui parler de l’Irak mais il en savait autant que moi, mais il y a eu un vrai exercice de mise en commun de ce que nous pensions et de ce qu’il fallait faire. Et je suis reconnaissant à Jacques Chirac d’avoir maintenu la France hors de cette seconde guerre du Golfe. Je pense qu’il y avait une logique chez Jacques Chirac que je n’ai pas retrouvée chez ses prédécesseurs bien que…

Gérard Courtois : Successeurs vous voulez dire…

Jean-Pierre Chevènement : Chez ses successeurs. J’ai eu un dialogue très intéressant avec Nicolas Sarkozy sur le rôle de la Banque centrale et je me souviens de coups de téléphone échangés, j’étais en vacance, au moment où la Banque centrale n’avait pas encore décidé d’acheter des titres publics de la dette.

Gérard Courtois : Avec François Hollande ou Ségolène Royal ? Avec Ségolène Royale, vous avez contribué ou participé à…

Jean-Pierre Chevènement : Oui, oui, nous avions même passé un accord politique. Mais devant l’hostilité du PSE, Parti socialiste européen, à étoffer les statuts de la Banque centrale européenne, j’ai quand même été assez déçu du résultat. Je le dis après-coup, bien que j’aie beaucoup de sympathie pour Ségolène et pour son courage, sa détermination. Disons que le Parti socialiste avait été fracturé par le choix européen puisque Fabius était pour le « Non » au référendum de 2005, Hollande et Strauss-Kahn étaient pour le « Oui ». Si Fabius s’était affranchi des contraintes partitaires, il aurait pu faire quelque chose. Il ne l’a pas fait. Bon, je n’en suis pas responsable. Maintenant, honnêtement, les conseils que j’ai donnés à Hollande ont été rarement suivis d’effet. J’ai un peu contribué à la mise sur pied du format de Normandie. Mais voyez-vous, je ne tire pas gloire du rôle que je joue comme conseiller parce que les conseilleurs ne sont pas les payeurs, comme me disait l’un de mes amis. Par contre, je pense avoir contribué à républicaniser la gauche et la vie politique française, dans des domaines aussi différents que la défense – j’ai rallié le Parti socialiste, pas seul mais avec, je pesais d’un poids déterminant, à la dissuasion nucléaire, en 1978 –, dans le domaine de la sécurité, de la police, de l’immigration conditionnée par une bonne intégration. Je pense que j’ai fait avancer un certain nombre d’idées qui ont marqué et qui représentent un acquis durable. J’ai engagé une politique vis-à-vis de l’islam en 1997-1999, la consultation que j’ai lancée mais avec toutes les péripéties que vous savez et des résultats très insatisfaisants, mais j’ai ensuite présidé la Fondation de l’Islam de France, mon successeur est un citoyen français remarquable, Ghaleb Bencheikh et j’admire beaucoup ce qu’il fait, et je pense que c’est dans cette voie-là qu’il faut aller pour apporter à la société française les solutions dont elle a besoin. Disons qu’il y a des défis qu’il faut être capable de relever. Nous sommes dans un monde dangereux. Il y a un arc de crise au Sud, qui va du Sénégal jusqu’à l’Indonésie. Je pense que la réponse c’est la grande Europe, de l’Atlantique au Pacifique, avec la Russie. C’est comme ça seulement que nous pourrons peser entre, d’une part les États-Unis et d’autre part la Chine. Les États-Unis, quand même, je ne les mets pas sur le même pied, ce sont nos alliés, mais l’extraterritorialité du droit américain, c’est inacceptable. Et puis, il y a la Chine : où va-t-elle ?

Gérard Courtois : Vous venez d’aborder au fond un peu le bilan de ces longues années. Deux ou trois questions là-dessus : est-ce que pour vous la gauche a encore un avenir, a encore un sens ? Est-ce que c’est une force qui se projette dans l’avenir ou pas ?

Jean-Pierre Chevènement : Alors, je vais vous répondre très franchement. Tout mon parcours vient de la gauche bien entendu, je ne le renie pas du tout, mais en même temps la gauche et la droite ne sont pas des catégories a priori de la perception politique, comme pourrait le dire un Emmanuel Kant de la politologie. Je pense qu’il y a un autre clivage qui est la mondialisation financière telle qu’elle se déroule, telle qu’elle exerce ses ravages dont on voit les dégâts. Et je pense que savoir s’y opposer intelligemment est un choix fondamental qui peut venir à l’esprit d’hommes de droite comme d’hommes de gauche. Donc pour moi il y a un autre clivage qui se superpose à l’ancien, qui pour moi reste présent parce que je suis toujours indigné par l’injustice, qu’elle soit l’injustice sociale ou l’injustice dans les relations internationales. Quand je vois écraser l’Irak et le pauvre peuple irakien ou le peuple syrien, ou les Algériens, etc., comment ne pas souffrir alors qu’on aurait pu éviter tout cela, que ce sont des choix politiques ineptes qui conduisent à ces situations… ?

Gérard Courtois : Mais est-ce que, au fond, ce cycle néolibéral qui a commencé au début des années 1980, est-ce qu’il n’est pas arrivé à son terme d’une certaine manière ?

Jean-Pierre Chevènement : C’est ce que beaucoup de gens pressentent et que moi aussi je pressens, mais pour qu’il aille vraiment à son terme il faudra reconstruire des cadres politiques qui permettent de faire aller du même pas le progrès économique et le progrès social. Je pense que la dérégulation générale de l’économie a abouti à lézarder la société, à « l’archipelisation », comme dit Monsieur Fourquet, de la société française avec des gens qui sont côte-à-côte mais qui s’éloignent les uns des autres. Donc il faut resserrer tout cela, faire un travail de cohésion, et il me semble que l’idée républicaine qui a beaucoup souffert est en même temps ce qui nous permet de remonter le courant, et il me semble que dans mon parcours, depuis les origines, depuis le CERES, et particulièrement avec République Moderne, la gauche au pouvoir et les ministères que j’ai exercés, il y a quand même un fil rouge qui passe aussi par 2002 – au-dessus de la droite, de la gauche telles qu’elles sont devenues, il y a la République –, et je pense que cette interpellation-là, elle s’adresse aujourd’hui à Emmanuel Macron, ou à d’autres, parce qu’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. Mais c’est toujours la grande question : est-ce que nous saurons refonder le pacte républicain ?

Gérard Courtois : Il y a un autre fil rouge à mon sens dans tout ce parcours d’un demi-siècle, c’est le rapport à l’Histoire. Je voudrais, pour finir, raconter, ou rappeler – vous, vous la connaissez par cœur – cette scène qui se produit le 18 juin 1997, un 18 juin, beau clin d’œil : c’est le deuxième Conseil des ministres du gouvernement Jospin, la veille a eu lieu un sommet européen à Amsterdam si j’ai bonne mémoire. Il en est fait compte-rendu au Conseil des ministres, les uns et les autres prennent la parole, et puis vous intervenez et vous faites un réquisitoire absolument cinglant de la politique européenne de la France depuis quinze ans. Devant Jacques Chirac…

Jean-Pierre Chevènement : Mais je suis même tourné vers Jacques Chirac, comme si je m’adressais à lui parce que je ne veux pas avoir l’air de m’adresser à Lionel Jospin…

Gérard Courtois : Et, à la fin de cette diatribe, ou de ce réquisitoire, vous vous tournez vers le Secrétaire général du Gouvernement qui assiste muet à ces conseils, et vous lui dites, je vous cite parce que je trouve ça formidable : « Je sais que les comptes-rendus du Conseil des ministres sont couverts par le secret pendant trente ans, mais je veux que vous y mentionniez mon intervention. Quand les historiens pourront y accéder, ils remarqueront qu’un ministre avait dénoncé les conséquences du pacte de stabilité monétaire ». Ce rapport à l’Histoire au fond : est-ce que vos idées ont fait avancer l’histoire? Ou bien l’histoire vous a-t-elle déçu au bout du compte ?

Jean-Pierre Chevènement : L’histoire ne m’a pas déçu parce qu'elle est longue. Comme me disait l’un de mes amis, aujourd’hui décédé, Didier Motchane : « Dix ans dans la vie d’un homme c’est beaucoup, mais dans la vie de la nation ce n’est rien du tout ». Et par conséquent je me suis toujours placé dans cette perspective, et même si à certains moments ça avait un côté un peu sacrificiel, parce qu’on ne quitte pas un gouvernement de gaîté de cœur. Je ne l’ai jamais fait de gaieté de cœur. Et puis il y a des moments où vous vous sentez très seul : imaginez un peu ce qu’était mon état d’esprit après que j’aie brisé mon sabre de ministre de la Défense, à la fin du mois de janvier 1991. Donc je me sentais très seul, parce que très peu compris. Mais je pensais qu’un jour on me comprendrait. Par conséquent ça en valait la peine. Et en 2002 c’était très difficile parce que, fallait-il y aller, fallait-il ne pas y aller ? J’ai choisi d’y aller, c’était pour montrer qu’il y avait encore une brèche, une lueur dans le ciel, sinon il n’y avait plus qu’à replier les voiles. Donc je pense que le rapport à l’Histoire, c’est le rapport à quelque chose qui nous dépasse. On peut dire que c’est la France, c’est le patriotisme républicain. Naturellement, je suis un grand admirateur de la Révolution française. Je pense qu’elle a posé des principes qui valent toujours aujourd’hui mais il viennent de loin dans notre Histoire : la France n’a pas fait la Révolution par hasard, c’est parce que la nation française était mure, donc je me sens responsable de mon comportement vis-à-vis des générations qui viennent… Peut-être que c’était complètement idiot comme attitude. Tout le monde va oublier tout ça…

Gérard Courtois : Jean-Pierre Chevènement, il me reste, il nous reste, à vous remercier d’avoir témoigné pour France Culture et pour l’Histoire.

Jean-Pierre Chevènement : Merci.

La série en intégralité à retrouver ici.


(2) Commentaires
1. Carl GOMES le 13/05/2020 19:02
"Candidat à l’élection présidentielle de 2002, Jean-Pierre Chevènement veut faire " turbuler le système " des partis qu’il juge obsolète. Ce big bang dont il a rêvé sans succès, Emmanuel Macron l’a réalisé, quinze ans plus tard."
Ah bon , parce que Macron fait turbuler le système peut-être??? C'est une création même du système: ENA, Bilderberg, banque Rothschield, ministre...Rien de plus consensuel que les décisions prises par Macron. Ni droite ni gauche, comme le Modem, ça veut dire sans idées politiques, c'est laisser l'économie libérale dicter ses choix et instaurer un gouvernement mondial!
Si c'est le genre de politique que Mr Chevènement comptait faire en 2002, alors je préfère autant qu'on ait eu Chirac!
2. Carl GOMES le 28/05/2020 17:47
Chevènement est devenu le Papy Gâteau de Macron! Il est la risée des anciens salariés d'Alstom et de ses anciens électeurs du territoire de Belfort!
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