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Entretien à La Montagne : "La laïcité va de pair avec la citoyenneté"

Rédigé par Chevenement.fr le 31/10/2019 à 14:43 | Lu 1877 fois

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Entretien de Jean-Pierre Chevènement à La Montagne, propos recueillis par Nathalie Van Praagh, mercredi 30 octobre 2019.

  • Nathalie Van Praagh : Quand on dit que la France est une République laïque, de quoi parle-t-on ?

    Jean-Pierre Chevènement : De la Révolution française jusqu’à la loi de 1905 portant séparation de l’Etat et des Eglises, la laïcité a été un long combat. Ce n’est d’ailleurs que depuis la Constitution de 1944 que la République française se définit comme « laïque ».

    La liberté d’opinion y compris religieuse proclamée par la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 impliquait la séparation du politique et du religieux. Mais il a fallu de longues luttes pour y parvenir. C’est pourquoi on ne peut se borner à définir la laïcité comme un « principe ». Il faut l’adosser à son substrat culturel et historique qu’est l’idéal des Lumières, celui qui porte la République.

    La laïcité va de pair avec la citoyenneté. Elle implique un espace commun à tous les citoyens où ceux-ci peuvent débattre de leur meilleur intérêt général, à la lumière de leur seule raison naturelle. D’où le rôle de l’École laïque, formatrice du citoyen.

  • Dans quel espace, selon vous, doit s'exercer la religion ?

    La religion peut s’exercer dans l’espace public dès lors qu’elle ne trouble pas l’ordre public et ne met pas en cause la cohésion sociale. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on appelle « religion ». Celle-ci ne doit pas être confondue avec une signalétique vestimentaire ou capillaire qui ne découle d’aucune prescription religieuse, comme je me le suis fait confirmer par le Cheikh D’al-Azhar, la plus haute des autorités spirituelles dans le monde musulman sunnite. Il ne faut pas confondre l’Islam avec l’idéologie salafiste qui prône le retour au VIIème siècle. Les Egyptiennes qui sortaient dans la rue le visage découvert dans les années 1960 sont obligées aujourd’hui de porter le voile. Cette évolution n’est pas souhaitable en France.

Chacun est libre d’exercer sa religion. Toutefois dans l’espace public commun à tous, j’ai conseillé aux différentes sensibilités religieuses de se manifester avec une certaine discrétion. C’est ainsi qu’on évitera des tensions dont on voit trop bien à quoi elles peuvent aboutir. Les guerres civiles – prenez en France l’exemple des guerres de religion – s’annoncent toujours à bas bruit. Le rôle des Pouvoirs publics est de prévenir ce risque, en faisant preuve de pédagogie.


  • Alors qu'une loi l'encadre, comment expliquez-vous que le port du voile suscite toujours autant de polémiques ?

    La loi qui prohibe le port d’insignes religieux ostentatoires ne s’applique qu’aux établissements scolaires, c’est-à-dire à l’espace de formation au débat public. Dans l’espace public institutionnel (mairies, conseils départementaux ou régionaux, préfectures), une certaine discrétion est souhaitable, et Jean-Michel Blanquer a eu raison de le rappeler. Je ne parle pas de la burqa qui dissimule entièrement le visage. Son interdiction en 2010 relève d’un souci d’ordre public mais ne découle nullement du concept de laïcité.
    L’intérêt de nos concitoyens de confession musulmane n’est pas selon moi de multiplier les signes de leur différence. Ils demandent le « droit à l’indifférence » et ils ont raison.

    Pour ma part, je me borne à conseiller à tous la retenue, car il faut veiller à ce qui nous rapproche et nous unit, plutôt que mettre l’accent sur ce qui nous sépare. C’est aussi cela la République ! Je ne propose pas d’interdire. Je me borne à donner des conseils dans l’intérêt de la paix civile.

  • Qu'est-ce qui vous dérange dans le communautarisme ?

    Jean-Pierre Chevènement : Le communautarisme tend à l’apartheid dont la devise était, je vous le rappelle, « Egaux mais séparés ». Ainsi en Grande-Bretagne y a-t-il des « charia zones » où s’applique la loi islamique, par exemple en matière de mariage ou de successions. Les Britanniques commencent à s’en alarmer. Je préfère le modèle républicain qui vise à préserver un espace commun où la loi est la même pour tous et où chacun peut pratiquer dignement sa religion. Je ne suis pas pour « l’archipélisation » de la France, c’est-à-dire sa fragmentation.

  • Emmanuel Macron a-t-il raison d'attendre pour s'exprimer sur la laïcité ?

    Oui, il faut qu’il mette de la cohérence dans les débats qu’il a lancés, sur la laïcité, inséparable de l’Ecole, le communautarisme, l’immigration qui, bien sûr, doit aller de pair avec l’intégration, l’islamisme qui est une idéologie qui affirme la supériorité du droit divin sur la loi républicaine mais qui ne nourrit pas forcément la radicalisation djihadiste, et qui, a fortiori, doit être distingué de l’Islam. Celui-ci est une religion qui doit pouvoir s’exercer dans le respect des lois de la République bien sûr. Autant de concepts à définir soigneusement, si on veut pouvoir apporter des réponses efficaces à tant de questions qui sont au cœur du malaise français.

    Trop de gens cherchent à embrouiller les problèmes, là où nous avons surtout besoin de clarté dans les objectifs et de cohérence et de continuité dans l’action des Pouvoirs publics. Il n’y a de bonne pédagogie que là où il y a une pensée claire. Jean-Michel Blanquer comme ministre de l’Éducation nationale est un homme d’expérience. Il a réfléchi à ces questions. Je souhaite qu’il soit écouté davantage que les démagogues à la vue courte qui ne font souvent que cultiver un fonds de commerce.


    Source : La Montagne


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